Du théâtre comme enlacement et guérison, par Pippo Delbono

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« Dans la vie, il y a des moments de théâtre tellement extraordinaires que mes yeux n’arrivent pas à s’en détacher. Je me souviens d’une longue nuit en Namibie, assis sur un banc à regarder les animaux qui venaient boire puis repartaient. Les éléphants venaient et repartaient. Ensuite, les girafes venaient et repartaient. De curieux écureuils venaient et repartaient. Les lions venaient et repartaient. La hyène venait et repartait. Puis pendant un long moment, aucun autre animal ne venait. Et moi, je n’arrivais pas à quitter mon banc parce que d’un moment à l’autre un animal pouvait surgir. »

Nous avons besoin de lyrisme, nous avons besoin de chants, nous avons besoin de fleurs de trois sous tenus serrées contre la poitrine.

Nous sommes fort, nous tenons bon, nous sommes convalescents, nous sommes idiots, nous sommes seuls, mais il y a des gestes, des regards, des paroles, qui soutiennent.

Appelons cette thérapeutique par le théâtre et la beauté et l’impureté assumée du nom du metteur en scène-cinéaste italien Pippo Delbono.

Les vivants passent, mais il y a la possibilité de s’associer entre bras cassés, éclopés, miséreux, malheureux, infortunés de l’humaine condition.

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Nous ne sommes rien, nous ne serons pas grand-chose de plus, mais au moins nous serons ensemble.

Pippo Delbono est un conteur. Il aime les anecdotes, les récits fleuves et les courts-circuits de sagesse bouddhiste. Ses spectacles dans leur continuité chronologique sont un même flux de paroles, et d’histoires brassées, déplacées, enlacées.

La vie n’est pas différente du théâtre, le théâtre ne se distingue pas de la vie.

Pippo Delbono crée par son art une forme ouverte, accueillante pour les blessés, les réfugiés, les enfermés, les fous, jusqu’à la perte de soi.

« Mon ami Angelo, psychiatre disciple de Basaglia, l’antipsychiatre italien révolutionnaire, m’a dit : « Toi dans l’art, tu es un peu un génie, et tu t’abandonnes à l’art comme un caméléon, tu prends la couleur de la peau des gens, mais prends garde à la vie quotidienne… Tu ne peux pas t’arrêter, tu es condamné à créer. »

Dans un livre faisant alterner texte et photographies (de ses acteurs/compagnons, de ses spectacles, des ponts de Rome, de promenades pasoliniennes) construit en une succession de courts paragraphes – publié par les éditions Actes Sud -, Pippo Delbono offre à ses lecteurs/spectateurs des pensées sages, émouvantes, amicales.

Le Don de soi est un bel ouvrage à la fois égotiste et généreux, très italien, d’ambition fraternelle.

Il faut l’ouvrir à n’importe quelle page, le laisser respirer, permettre aux phrases de s’émanciper.

Le succès ne vient pas sans les épreuves, se battre est une constante, contre la maladie, la mort, les angoisses.

« En proie à ces crises de panique, à ces peurs, je crains même d’affronter des choses toutes bêtes, si bêtes que quiconque au monde saurait les résoudre. »

Apprendre à vivre enfin est sans fin.

On s’embrasse, on s’étreint, il n’y a plus de paroles.

La tête fait mal, la tête ne va pas, et puis soudain il y a la joie.

« Ce qui me fait le plus souffrir, à présent, c’est la difficulté d’être dans la vie observateur de ma propre pensée. Je me bats contre ce « mental qui ment ». C’est un dur labeur. »

Quelques titres de spectacles : La gioia (La joie), Vangelo, Guerra, Il tempo degli assassini, Gente du plastica.

« Savoir se séparer. Voilà : quand j’ai fait le film sur la mort de ma mère, moi j’étais là, au milieu des cendres, suffoquant, étranglé par la douleur, mais maintenant je m’en suis éloigné, c’est comme si nous avions gagné plus de liberté l’un vis-à-vis de l’autre. Ma mère a grandi à l’intérieur de moi. »

Sur la scène et dans le livre à de nombreuses reprises, il y a Bobo, l’ami de toujours, le différent, le sage.

« Bobo est pour moi un concentré de l’homme réduit à son noyau grotesque et bouleversant. (…) Bobo est vraiment hors du temps… C’est un vieux et un enfant, il fait penser à l’éternité et, en même temps, il est l’être le plus désarmé qui soit. »

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Bobo, c’est Mozart (images merveilleuses pages 32/33 et 52/53), c’est l’absolument autre – « Une fois Bobo avait une jambe cassée, il s’est endormi sur sa chaise roulante pendant un spectacle. Le public murmurait : « Laisse-le dormir. » »

« Bobo ne se trompe jamais. Il est toujours présent dans chaque instant de ce qui se déroule sur scène. S’il prend un accessoire, il ne le prend pas à toute vitesse ou en cachette comme ferait un « acteur », il le prend, le regarde, peut-être même qu’il le jette au sol, puis le reprend, lance un petit cri et s’en va. Une partition qui renferme tous les principes du théâtre venu d’Orient. Mais Bobo les a en lui. »

Pippo Delbono invente un théâtre de la rencontre des normés et des atypiques, des normaux et des anormaux, sans quatrième mur.

« Lorsque j’ai travaillé avec Pina Bausch, je ne sentais jamais de jugement dans ses yeux, si ce n’est un jugement très délicat. »

Trouver les points de partage, dans la rage, la douleur, le sublime.

Faire des pas de côté une révolution permanente.

Lire et méditer ceci : « A Rome, pendant Cavalleria rusticana [un opéra], quand je suis descendu dans le public pour jeter des pétales, un spectateur furieux m’a hurlé : « Si vous jetez un seul pétale sur moi, je vous frappe. » Et il était prêt à le faire ! Alors, un ami l’a attrapé par le bras pour le stopper et a arraché la manche de sa veste accidentellement, une veste très élégante… Il est sorti de la salle, il est allé s’acheter une veste neuve, puis il est revenu dans la salle pour la fin du spectacle ! »

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Pippo Delbono, Le Don de soi, préface de Georges Banu, traduction de Federica Martucci, éditions Actes Sud, 2018, 90 pages

Editions Actes Sud

« Post-scriptum : j’avais commencé à écrire ce livre avec mon ami Georges Banu, il y a plusieurs mois. Puis, il s’est passé plein de choses dans ma vie, beaucoup de tremblements de terre, beaucoup de guerres, des hauts et des bas, des rechutes, et tout ce voyage m’a détruit et rempli de choses à l’intérieur. Grâce à la pratique du bouddhisme, j’ai toujours su que quoi qu’il arrive, on doit dire merci à la vie, car toute chose quelle qu’elle soit est un don. »

Pippo Delbono, Installation, rétrospective de films, performances, du 5 octobre  au 5 novembre au Centre Pompidou (Paris)

Pippo Delbono lira des extraits de Le Don de soi le soir du 11 octobre au Centre Pompidou (entrée libre)

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Se procurer Le Don de soi

 

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