Le bassin méditerranéen, berceau d’humanité, par Eric Le Brun, photographe

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© Eric Le Brun

Un lion derrière la vitre, du photographe et éditeur Eric Le Brun, est le fruit de voyages dans le bassin méditerranéen.

A la façon d’un détective, l’auteur a rassemblé des indices, composant une œuvre à partir de fragments de réalité, ménageant des dialogues, organisant une mémoire.

Apparaissent dans cet ouvrage accompagné de musique des villes singulières, indociles, rétives – pour combien de temps ? – à l’uniformisation, Istanbul, Alexandrie, Cordoue, Sarajevo, Jérusalem, Venise.

Eric Le Brun saisit la Méditerranée comme fabrique de mythes et sensation d’atemporalité, en faisant un espace de rêve (Babel désirable) et de refondation à l’heure de l’arasement des différences.

Un lion derrière la vitre nous propose donc de séjourner « en bon voisinage » (lire Gérard Haddad cité plus bas dans l’entretien) dans l’ailleurs et l’émerveillement du proche.

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© Eric Le Brun

Un lion derrière la vitre est un livre total, comprenant des photographies, des textes et de la musique (composition Vincent Lafont, chants anciens Emmanuelle Bunel) sous la forme d’un CD inséré dans la garde. Comment avez-vous pensé la forme de votre ouvrage ayant donné lieu à un spectacle ?  

Faire ce livre est certainement mon acte créatif le plus personnel, comme auteur et comme éditeur. Au moment de sa mise en forme, j’ai été rejoint par la chanteuse Emmanuelle Bunel qui s’est emparée des photographies comme fil conducteur de son spectacle sur le bassin méditerranéen. Le spectacle a pris le même nom : Un lion derrière la vitre, et il devenait naturel de glisser les chansons dans l’ouvrage, sous la forme du CD inséré dans la garde. Le lecteur est ainsi invité à découvrir le livre tout en écoutant « la voix magnifique d’Emmanuelle Bunel mettre en chants ces photographies et cette nostalgie de la vie unique, de cette multitude de vies à la fois exceptionnelles et ordinaires… » dont parle l’écrivain Anouar Benmalek dans sa préface.

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© Eric Le Brun

Un lion derrière la vitre regroupe des textes concernant Venise, Istanbul, Jérusalem, Alexandrie, Sarajevo et Cordoue, traduits dans leur langue d’origine. Ont-ils été écrits in situ ? Comment travaillez-vous l’articulation images/textes ?

Quand je pars dans chaque ville, environ une semaine, j’essaie d’en extraire, d’en rapporter un portrait photographique en douze images carrées, noires et blanches. Les textes sont ensuite rédigés au retour, face aux tirages photographiques, dans une sorte d’écriture somnambule. Je ne suis plus là-bas, mais je m’y promène encore. Puis j’accorde les images avec les fragments de texte sans perdre de vue la continuité du récit à la fois littéraire et visuel. La traduction dans la langue d’origine est la dernière étape, elle ouvre chaque chapitre sur chaque ville, comme un son familier autant qu’étranger, mais aussi comme une plongée esthétique par la typographie.

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© Eric Le Brun

N’avez-vous pas cherché, de ville en ville, de pays en pays, à construire tout un jeu d’échos formant une unité dans la diversité (les mannequins, les manèges, les portes, les édifices religieux, les statues, les passants fantomatiques…) ?

La ville photographiée est quasiment désertée. Apparaissent des silhouettes floues, des sculptures fixes, les constructions humaines, les signes religieux et les voitures… Rien qui puisse élaborer un sens immédiat si personne n’est plus là pour les relier. J’essaie de ranimer les indices, comme un détective aux prises avec les traces éparses, sédimentées des habitants disparus dans chacune des villes.

Cherchez-vous à saisir en photographies la permanence des villes ?

 Je cherche avant tout à saisir la réponse originale offerte par chaque ville aux influences diverses qui la composent, la façonnent, mais bien souvent la menacent. Je crois à la capacité de résistance des villes face aux folies conquérantes des hommes, et aux drapeaux religieux ou nationalistes qu’ils agitent.

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© Eric Le Brun

Pourquoi un tel intérêt pour le bassin méditerranéen ? Le voyez-vous comme un berceau ?

Sans aucun doute. C’est sur ses rives, particulièrement en Grèce, que sont nés les mythes fondateurs de notre tension vers le monde extérieur (Ulysse, Narcisse, Prométhée…), c’est dans ses ports que les connaissances scientifiques se sont échangées, c’est dans ses villes sanctifiées que se sont transformées puis figées les religions qui nous encadrent encore à l’Orient et à l’Occident de la Mer blanche du milieu (comme la nomme la langue turque)… Et par-dessus tout ça, l’eau, le soleil le soir nous envoient cette immense impression de douceur qui nous fait douter que le temps passe encore.

Etes-vous un voyageur combattant la mélancolie par l’humour et le décalage ?

En voyage, je ne ressens aucune tentation mélancolique. Au contraire, je marche sans cesse au hasard, suivant la moindre intuition, essayant d’ouvrir des brèches, des portes, d’accroître mon champ de vision. Quelquefois, c’est drôle, étrange ou absurde. Je relève les photographies comme autant de signes à dépouiller plus tard.

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© Eric Le Brun

Pourquoi avoir conclu votre livre par les villes de Sarajevo et Cordoue ? Pour ce qu’elles ont pu représenter de syncrétisme religieux ?

C’est sans intention préalable. J’ai juste suivi le sens des aiguilles d’une montre dans le tour méditerranéen. Mais il est vrai que Sarajevo, et Cordoue, à deux époques distinctes, ont su faire cohabiter, se mélanger des populations d’origines différentes, de religions ailleurs opposées. Jusqu’aux jours de malheur dans une ville comme dans l’autre…

Quels lieux nouveaux aimeriez-vous explorer en textes et images ?

Avant tout Palerme, Oran sans doute, Beyrouth, Thessalonique, Tunis et Marseille pour lancer une nouvelle série sur les ports méditerranéens.

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© Eric Le Brun

Pensez-vous vos images en fonction d’un livre à venir ou d’une exposition ?

Le livre ou l’exposition se dessine sans y penser à l’avance. Ce sont les images qui priment, ce sont elles qui sont recueillies sur place, inconnues avant le voyage. Le récit, s’il vient en parallèle, imprime alors son rythme et sans doute la narration est-elle ensuite la prémisse, le frisson du livre.

Poursuivez-vous aujourd’hui encore un travail photographique ?

Oui dans le cadre de projets collectifs que l’agence photographique Light Motiv (du même nom que la maison d’éditions) impulse auprès des photographes qu’elle diffuse ou représente. Actuellement, 17 photographes vont s’investir sur la thématique contemporaine de l’apparence (le costume et l’uniforme).

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© Eric Le Brun

Dans son dernier ouvrage, chroniqué dans L’Intervalle, Ismaël & Isaac (éditions Premier Parallèle), l’écrivain et psychanalyste d’origine tunisienne Gérard Haddad propose de remplacer l’expression de « civilisation judéo-chrétienne » par le syntagme « gréco-abrahamique ». Qu’en pensez-vous ? N’y a-t-il pas là par le verbe la réconciliation des trois monothéismes reliés à notre fonds antique grec ?

Je vous remercie de me faire découvrir cette remise en cause d’une expression utilisée sans plus y penser, d’interroger son contenu. La « civilisation judéo-chrétienne » est effectivement un terme raccourci qui subtilise et fait disparaître tous les autres courants culturels qui composent et nuancent notre mode de vie occidental. Gréco-abrahamique, je ne sais pas.

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© Eric Le Brun

Vous êtes aussi éditeur, responsable dans le Nord des éditions Light Motiv. Quels sont vos derniers enthousiasmes d’éditeur ?

Nous avons la particularité et le plaisir chez Light Motiv de suivre, encourager les auteurs de la maison. Nous venons de publier DUST de Jérémie Lenoir [entretien à venir dans L’Intervalle], un travail absolument hors du commun aux lisières de la photographie et de l’illusion picturale. Nous sortons aussi nos antennes en dehors de notre ligne éditoriale et avons lancé un rendez-vous régulier afin de faire découvrir à Lille, à notre public de lecteurs proches, nos récents coups de cœur dans l’édition photographique. La première rencontre s’est faite récemment chez Light Motiv avec Sandrine Lopez, auteur photographe du livre Moshe, paru aux Editions du dimanche. J’ai ressenti un vrai choc esthétique à la découverte de cet ouvrage, de son audace thématique et formelle. C’est aussi un livre qui fait appel au toucher, un magnifique ouvrage envoûtant et sensoriel.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Eric Le Brun, Un lion derrière la vitre, texte et photographies Eric Le Brun, chants Emmanuelle Bunel (CD), préface Anouar Benmalek, éditions Light Motiv, 2014

Editions Light Motiv

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© Eric Le Brun

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Se procurer Un lion derrière la vitre

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Silvia dit :

    Votre blog c’est simplement magnifique! Bravo!

    J'aime

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