Afghanistan, une petite bourgeoisie urbaine sous la menace, par Sandra Calligaro, photographe

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© Sandra Calligaro

Primé par la Bourse du talent reportage en 2013, publié par Romain Philippon en 2016 aux éditions Pendant ce temps, Afghan Dream, de Sandra Calligaro, est un livre que je vous présente aujourd’hui, tant les beaux travaux de fond sur l’Afghanistan sont rares, loin de l’imagerie habituelle des affreux barbus atrabiles et des chefs tribaux aux regards sombres.

Consacrant son ouvrage à l’émergence de la classe moyenne urbaine d’un pays bien plus mobile que ne l’exposent nos représentations dominantes, cet ouvrage essentiellement situé à Kaboul offre un regard neuf sur une classe sociale, apparue notamment dans le sillage de l’implantation des ONG et des organisations internationales, aujourd’hui menacée dans son mode de vie par le retrait occidental et la résurgence des groupes fondamentalistes.

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© Sandra Calligaro

Dans une postface très éclairante intitulée dramatiquement Vie et mort (annoncée) de la bourgeoisie afghane, Gilles Dorronsoro écrit : « Après des années de croissance parfois supérieure à 10 %, l’Afghanistan est confronté à une dépression extrêmement brutale née du caractère artificiel d’une économie essentiellement alimentée par la présence occidentale. Entre 2001 et 2004, les Etats-Unis ont dépensé plus de un trillion de dollars pour leurs dépenses militaires en Afghanistan et plus de 100 milliards pour le développement du pays. Ainsi, l’aide internationale (civile et militaire) était de 16 milliards en 2010, soit l’équivalent du PIB afghan cette année-là, même s’il est probable que moins de la moitié de l’aide civile a été effectivement dépensée en Afghanistan. A cette crise économique qui menace directement un groupe dont les revenus dépendent de l’Etat, s’ajoute une insécurité croissante qui, par exemple, interdit de prendre la plupart des routes aux fonctionnaires et aux jeunes rasés de près et habillés à l’occidentale. »

Le consumérisme à l’occidentale apporte-t-il la paix ? Rien n’est moins certain, mais il est porteur de rêves.

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© Sandra Calligaro

Sandra Calligaro, immergée plusieurs années dans le pays du commandant Massoud alors qu’elle souhaitait d’abord y travailler comme reporter de guerre, observe avec tendresse un groupe social happé par le désir de se mettre en scène (image inaugurale où un couple pose au sommet d’un mont caillouteux pour un groupe d’amis les prenant en photo en souriant), et d’être l’un des éléments d’un vaste récit mondial d’une réussite vendue par les canaux télévisés.

Affiches Pepsi, téléphones portables, tablettes, clubs sportifs, tee-shirt mettant en valeur la musculature, il importe d’intégrer le décor le plus désirable possible.

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© Sandra Calligaro

Poussent de nouveaux quartiers, Kaboul étant passé en quelques années de 500 000 à 5 millions d’habitants.

Le regard pourrait être ironique ou de compassion, il est simplement fraternel, conscient du micmac symbolique et fantasmatique occupant chacun, quel qu’il soit.

Certains vont au Spa, d’autres portent des armes, d’autres encore fouilles les détritus des ruisseaux.

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© Sandra Calligaro

Il y a des graffitis sur le Centre culturel russe, Spiderman dans le salon, et des fils de fer barbelés près desquels un enfant mène ses brebis.

Le narguilé réunit les crânes des frères (les rappeurs Matin et Fahrad), le voile est une sauvegarde de l’indemne, des enfants sont inscrits dans les cours privés qui leur assureront peut-être une place au paradis supposé.

L’anglais remplacera-t-il le dari, le persan parlé à Kaboul ? Allons, allons.

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© Sandra Calligaro

Les immeubles neufs se fissurent déjà, tandis que Le Chief Burger va peut-être exploser.

Les garçons rêvent, les filles aussi, mais où se rencontrer ? Dans le reflet des vitrines ?

Sous leur burqa les Afghanes portent très bien le talon haut.

La paix s’est approchée, elle s’éloigne maintenant, il faudra bientôt détruire des disques.

Mais il est encore temps de faire ses courses au Finest dans le quartier des ambassades.

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© Sandra Calligaro

Témoignage de Shamsul Aziz, étudiant de 22 ans (pages intitulées Conversations) : « Il y a eu une attaque dans un ministère la veille, pas très loin de là où nous devions lâcher les ballons. On a quand même maintenu l’événement. On veut montrer que, peu importe, nous continuons. Les jeunes veulent la paix, ils ont besoin de la paix. Les attentats ne nous font pas peur. » (pour connaître ce que chacun des témoins interrogés est devenu, lire absolument l’épilogue, trois ans plus tard)

« Shamsul Aziz est maintenant vice-président de l’AISEC, une grande association étudiante, cela a failli lui coûter son passage en 5e année de médecine. Même s’il avoue être de moins en moins serein, Shams continue d’aimer sa vie à Kaboul. Il garde cependant en tête que l’AISEC permet régulièrement à ses membres de partir faire des stages dans un des 126 pays du réseau. »

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© Sandra Calligaro

Parfois, les images s’assombrissent –il sera difficile de continuer à faire société ensemble.

En attendant, rendez-vous pour ceux qui le peuvent au City Star, où un mariage ne coûte pas moins de 10 000 dollars.

Ou au Kabul Fried Chicken.

 

Ou en réseaux sur des téléphones portables.

Ou à la sortie de la moquée.

Ou à l’abri des regards, dans les appartements.

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© Sandra Calligaro

Un cd inséré dans l’ouvrage – création sonore de Julie Rousse effectuée en avril 2013 à Kaboul – accompagne Afghan Dream. Il serait dommage de le laisser dormir dans sa pochette.

Ecoutez, ouvrez les yeux, fermez-les, tout a changé autour de vous.

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Sandra Calligaro, Afghan Dream, textes de Gilles Dorronsoro et Gilles Verneret, traduction Catharine Cellier-Smart, éditions Pendant ce temps, 2016, 156 pages

Editions Pendant ce temps

Sandra Calligaro

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© Sandra Calligaro

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