L’Andalousie, entre ferveur religieuse et passion politique, par Manuel Chaves Nogales, journaliste

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Comme les étrangers confondant la France de 2019 avec leur lecture de jeunesse des œuvres de Rabelais, Madame de La Fayette et Jean-Paul Sartre, il me plaît d’imaginer l’Andalousie, où je ne suis jamais allé, avec les yeux de Manuel Chaves Nogales la découvrant pour son journal Ahora dans les années 1930.

Dans un volume réunissant trois grands reportages menés à travers diverses étapes de la Seconde République (1931, 1935, 1936), L’Andalousie rouge et « la Blanche Colombe », le journaliste sévillan (1897-1944) dresse le portrait d’un peuple et d’une terre balançant entre désir de révolution et dévotion, anarchisme et piété, alors que la République espagnole est elle-même en proie à de multiples contradictions.

« Avec les manœuvres d’Andalousie » (quatre livraisons parues en novembre 1931), « La Semaine sainte à Séville » (six livraisons parues en avril 1935), « L’Andalousie rouge et « La Blanche Colombe » » (quatre livraisons parues en juin 1936) donnent un excellent aperçu d’un peuple fervent et déchiré, allant peu à peu vers la guerre civile. La précision des détails, la haute tenue du ton général et du professionnalisme de l’enquête, peuvent parfois laisser place à de la malice, Chaves Nogales s’amusant par exemple à pointer dans son deuxième reportage la « dimension sportive de la pénitence ».

Extrait de l’article « Avec les manœuvres d’Andalousie » : « Sans défaitisme, s’attachant objectivement à la dure réalité de leur existence, les braceros [manœuvres] des champs andalous clament haut et fort que seule une révolution extraordinaire mettra un terme à la situation catastrophique qui les préoccupe ; révolution extraordinaire que les uns espèrent fomentée à gauche, les autres à droite. Tous éprouvent assurément un malaise, voire une angoisse, et puisque ce malaise, cette angoisse, leur est insupportable, ils rêvent d’une convulsion qui flanquerait tout par terre. Les personnes concernées par la propriété terrienne placent instinctivement leurs espérances dans la dictature ou la monarchie ; et celles qui s’identifient au prolétariat les placent dans un idéal communisant aux contours diffus – communisme libertaire, anarcho-syndicalisme, radico-socialisme révolutionnaire… -, autant d’idéaux opposés que réunit leur aspiration commune à une explosion subversive et protestataire. »

La réalité est rude, le dénuement est grand, beaucoup de terres ne seront pas ensemencées cette année. Impression de lire du James Agee : « Leurs chaumières d’adobe, de roseaux et de rondins chaulés – dont la blancheur ne fait que mieux ressortir la misère noire des intérieurs, où femmes, enfants, bêtes, porcs et poules respirent le même air – manquent du strict nécessaire. Le mobilier se réduit presque aux instruments agricoles. »

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Les antagonismes de classe entre ouvriers et propriétaires sont réels, mais plus criants encore sont ceux distinguant les marxistes intransigeants des autres – les agents soviétiques, voilà les véritables ennemis.

« Karl Marx serait effaré s’il voyait le crime commis en son nom par ces pauvres hommes incapables d’une organisation politique raisonnable ; des hommes qui (…) s’immolent, poitrine offerte au canon des fusils, sur l’autel d’une illusion messianique. »

L’indigence est considérable, les chômeurs sont légions.

Pourtant, « à tous, la campagne, la merveilleuse campagne andalouse, pourrait donner du travail. Pourquoi les voit-on les bras croisés, en proie à la faim et au désespoir, près de céder à la tentation subversive, ou simplement criminelle, dont le premier illuminé venu fera la propagande ? »

A propos de la Semaine sainte à Séville, je m’enchante de ce passage, me faisant penser à Georges Bataille (dialectique de la dépense somptuaire et de la gratuité) : « Tout frère digne de ce nom donne le meilleur de lui-même à sa confrérie. Il lui consacre tout ce qui n’est pas requis par la nécessité de vivre, tout ce qui relève de l’exubérance : ses heures de congé, ses élans de générosité, sa soif de fraternité et de camaraderie, de richesse et de fantaisie, de luxe et d’illusoire toute-puissance. Voilà comment des gens menant une terne et modeste existence en viennent à rêver de manteaux brodés d’or rutilants et de monceaux de pierres précieuses. On ne pourrait sinon concevoir que les membres passent l’année entière à parler de leur confrérie, de sa prospérité et de ses ambitions insensées. Rappelons que la cathédrale de Séville fut édifiée en vertu d’une résolution de son chapitre, dont les mots suivants résument l’enjeu : « Construisons un temple tel que les générations à venir nous prendront pour des fous. » Des siècles plus tard, ce dessein anime toujours chaque réunion du chapitre de chaque confrérie sévillane. »

Pour couvrir la Vierge de pierreries précieuses, il n’y a aucune limite.

« Le risque est grand, le coût excessif, l’abnégation des frères illimitée. Sans l’esprit de sacrifice qui anime les confréries, il n’y aurait pas de Semaine sainte à Séville. Inutile d’imaginer qu’un jour elle puisse devenir une célébration municipale dont l’organisation s’ajusterait aux ressources budgétaires du comité des fêtes. Si grand soit l’engagement de l’Eglise et des gouvernements, il n’y aurait pas de Semaine sainte à Séville sans cette survivance médiévale que sont les confréries. »

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L’Andalousie pour Chaves Nogales est un labyrinthe de passions, d’espoirs et de désespoirs (dernier reportage).

A propos d’une chanson de sonneurs de clochettes : « Je ne connais pas en Espagne un peuple aussi cultivé, aussi désabusé que l’andalou, capable de prononcer avec une telle ferveur des mots qui n’ont désormais plus aucun sens pour lui. »

C’est une Andalousie partagée entre démesure religieuse et désir de bouleversement politique majeur qu’a su décrire avec beaucoup de clairvoyance, dans une langue superbe, Manuel Chaves Nogales, dont on pourra lire pour s’en persuader davantage encore les Chroniques de la guerre civile (août 1936-septembre 1939), publiées pour la première fois en 2014 en français.

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Manuel Chaves Nogales, L’Andalousie rouge et « la Blanche Colombe », traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, Quai Voltaire / Table Ronde, 2018, 174 pages

Quai Voltaire

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