Le tapis roulant de l’espace dans le fleuve du temps, par Julien Mignot, photographe

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© Julien Mignot

Le protocole est simple : une photographie par mois pendant huit ans, ce qui donne 96 Months, un ouvrage de Julien Mignot publié par Filigranes Editions, accompagné de trente pages d’extraits du journal intime de l’artiste.

L’auteur présente ainsi son livre : « 96 Months est un extrait de ma série Monthly. C’est le fruit d’un archivage méticuleux des photographies qui existaient entre mes travaux de commandes de 2009 à 2016. Huit ans à compiler chaque mois des images, un texte et une playlist. A la fin de chaque année, j’éditais un livre unique destiné à conserver une trace de cet archivage. Aujourd’hui, j’ai choisi 96 images, extrait un texte lu par Jeanne Balibar et ordonné une playlist compilée par Jeanne Added. »

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© Julien Mignot

Préparez les disques, connectez-vous à votre plateforme musicale préférée, enclenchez, cliquez, Jeanne Added a tout prévu : Sister Morphine des Rolling Stones pour la page 86 (un homme en tenue de cuir, étendu la nuit dans un ascenseur vitré donnant sur la ville, pas de tête, pas de pieds, ce qui constitue peut-être un autoportrait tronqué – temps de lecture 5’34’’), Wayfaring Stranger de 16 Horsepower page 79 (vignette d’un paysage en noir et blanc, une voiture roulant au crépuscule sur une route de montagne semi-désertique – temps de lecture 2’42’’), Stay Awake de London Grammar page 164 (des élégants en costume de soirée, une main au premier plan, une chevelure blonde très séduisante – temps de lecture 3’05’’), Take Yo’Praise de Camille Yarbrough  page 40 (un couple s’embrasse pleine page, magie d’un tirage Fresson, douceur des corps approchés – temps de lecture 4’13’’).

Les images sont excellentes, noires et voluptueuses, elliptiques et pourvoyeuses de fictions, la bande son ne l’est pas moins : David Bowie, Elvis Presley, The Raveonettes, Talking Heads, Tom Waits, The Kills, Deniece Williams, Pusha T, Vashti Bunyan, The Black Keys, Summer Camp, Suuns, John Lennon, Nina Simone, Leonard Cohen, Snoop Dogg…

Julien Mignot expose des images sans légende, ce sont des instants flottants de grande densité, des climats, des silences intérieurs, des riens épiphaniques.

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© Julien Mignot

La vie est fragile, immense, comme un labyrinthe de rêves.

Julien Mignot tamise des évanouissements, construit des dialogues improbables, écarte tendrement les ailes d’une réalité de papillon de nuit.

96 Months est un périple d’images fixes et somnambules, d’obsessions de départs et de retrouvailles étranges.

Aéroports, trains, voitures. Danse des cigarettes dans l’habitacle.

Embarquer, quitter, errer.

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© Julien Mignot

Tempo de la route, sommeils impossibles, gueules d’atmosphères.

Tout fond, se décompose, se recompose.

La réalité est une chambre d’échos. Paris, Berlin, Alger, Berck-sur-Mer, l’Inde, la Turquie, la Jordanie, les Etats-Unis, tout sonne, tout est sensations, tout est mouvement, questionnement et répons.

« J’ai récupéré des pellicules datant de l’été. Corse, Bretagne, New York. C’est le jeu. Je me dis souvent que toute ma vie tient sur une bande de gélatine sensible. Et c’est sensiblement la même chose dans les faits, ce long ruban qui se débine comme un tapis roulant. Reste à savoir qui bouge. Si c’est le temps qui file sous nos pieds, ou si nous sommes mouvants dans l’espace. »

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© Julien Mignot

Julien Mignot perçoit la substance de la réalité comme un flux d’images à la fois évidentes et énigmatiques, pleines de grâce et d’indécidable.

Une forêt de pins enneigés, une femme couchée sur un canapé vert aux ongles de pieds rouges, un homme en maillot de bain montant l’escalier d’un toboggan de piscine.

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© Julien Mignot

Des sommets, des plages, du spectacle.

Le cinéma permanent des corps inscrits dans le paysage.

Des belles de nuit, du sable, des rideaux, de la gaze, des phares.

Des ombres, des balcons de théâtre, des forêts, des déserts, des eaux calmes.

Les images de Julien Mignot sont des notes, des notations, dont le disparate s’efface très vite devant l’impression d’une formidable continuité sensible.

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© Julien Mignot

Et Philippe Azoury de conclure : « Je comprends surtout, avec l’âge, qu’entre toutes les photographies, entre toutes les séductions, celle que je préfère est celle que je suis incapable de nommer. »

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Julien Mignot, 96 Months, 2009-2016, journal de Julien Mignot, postface de Philippe Azoury, Filigranes Editions, 2018, 172 pages – 500 + 36 exemplaires

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Julien Mignot est représenté par la galerie Intervalle (Paris)

Galerie Intervalle

Julien Mignot

Filigranes Editions

 

 

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