Tombés en plein ciel de gloire, ou pas, l’Armistice de 1918 selon trente écrivains

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Est-ce la lassitude ? La vieillesse ? Le métier qui rentre ? L’exigence ?

Beaucoup de livres reçus ces derniers temps m’ennuient. Je les ouvre, les feuillette, me jette sur telle ou telle page, tel ou tel passage, il y a des hommes et des femmes, une intrigue, des descriptions de sensations, une story. Je n’y crois plus, je passe à autre chose.

Pourtant, j’y retourne, cherche, et invente ce que je trouve.

Par exemple un grand livre pas très sexy au premier abord, Armistice, publié par les Editions Gallimard et la Mission du Centenaire de la Première Guerre Mondiale, l’allure d’un respectable mausolée posé sur la table depuis plusieurs mois, servant d’assise à quelques compagnons de tranchée plus fragiles.

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Quels souvenirs peuvent avoir des auteurs écrivant en 2019 de l’Armistice de 1918, et plus largement de la Première Guerre mondiale ? Comment l’imaginent-ils ?

Trente écrivains, français ou non, ont accepté de répondre à cette question, dans des formes et styles bien évidemment très différents, et c’est souvent très profond, beau, émouvant.

Ils sont romanciers, poètes, critiques d’art, traducteurs, enseignants, philosophes, journalistes, critiques littéraires, essayistes, grand reporter.

Pour accompagner les textes, l’historienne d’art Marine Branland a choisi une cinquantaine de gravures et estampes, magnifiques, signées Fernand Léger, Félix Vallotton, Otto Dix, Frans Masereel, Georges Rouault, Jean-Emile Laboureur, Guillaume Apollinaire, André Dunoyer de Segonzac, André Masson, Max Beckmann, George Grosz. Que les auteurs soient connus ou moins connus, nous sommes en bonne compagnie.

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Dans un tel recueil, il faut piocher, être en quête de pépites, ne pas craindre les tours et détours, et savoir s’arrêter.

Par exemple en lisant le monologue du Veilleur de Marie Nimier : « Il y a une scène qui me revient souvent à l’esprit. Les murs et le sol sont recouverts de carrelage blanc. Une femme, ma femme, me regarde d’un air désapprobateur. Elle m’en veut parce que j’ai Sali, elle le dit, Ce que tu peux être salissant, et ce seront les derniers mots que j’entendrai de sa bouche. Je sens mes forces me quitter. »

Par exemple en lisant le texte de Scholastique Mukasonga évoquant la barbarie des colons blancs dépeçant son pays, le Rwanda, en créant des antagonismes raciaux artificiels, et l’offensive belge de 1916 : « La date du 11 novembre 1918 n’évoque pas grand-chose pour les Rwandais », qui avaient pu espérer « que cette guerre entre les Blancs serait une occasion de mettre fin à leur domination. »

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Grégoire Polet évoque l’ordre de mobilisation reçu par le peintre Rik Wouters alors qu’il vient de ne pas achever une nature morte aux pêches : « Le tableau des pêches existe encore, inachevé de fait. A la côte actuelle de Rik Wouters, ce tableau ne se vendrait pas aujourd’hui à moins de 200 000 euros. Mais on pouvait peindre comme Rik Wouters et être nuitamment mené, comme troufion, aux granges pourries du pays de Liège où l’armée logeait les appelés d’urgence, les sans-grade vite habillés, mal formés, qui recevraient les premiers le choc des casques à pointe. »

Jean-Christophe Rufin : « Nous. Les mâles. La guerre est leur plus ancienne fonction, leur secret désir, leur milieu naturel. »

Danièle Sallenave cite Anatole France, pourtant pas le plus révolutionnaire de tous : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels. »

Pour Boualem Sansal, l’Afrique d’aujourd’hui s’élabora dès le retour des premiers contingents ayant combattu en Europe, riches d’un savoir bientôt partagé sur les puissances coloniales et leurs rivalités concernant des pays qu’ils s’étaient partagés lors de la conférence de Berlin du 28 février 1885 : « Avec le retour des premiers contingents, commença le lent mouvement qui conduirait l’Afrique à revendiquer son indépendance. Les gentilles légendes qui se racontaient sous le baobab et le palmier furent remplacées par des récits pleins de dépit et de colère qui se colportaient dans les campagnes et les villes. »

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Anna Moï, ironique : « Aujourd’hui, ceux qui tombent ne sont (presque) plus inconnus. Ils sont identifiés par leur ADN. Il y a du progrès. »

Akira Mizubayashi met en relation la nouvelle ère de destruction industrielle des individus et la musique d’effroi créée par Schönberg, Webern et Berg où « les ombres informes » rôdent.

Alexis Jenni ne confond pas la compréhension et le savoir : « On a beau savoir, ce n’est pas pour autant que l’on comprenne. Savoir c’est facile, il y a des livres pour ça, savoir se compte en heures de lecture, c’est comme porter les cailloux répandus dans un champ pour en faire un tas, il suffit de se baisser et de faire plusieurs voyages, ce n’est pas une prouesse, seulement une obstination. Un caillou plus un caillou plus un caillou, ça finira par faire un tas de cailloux, mais on ne comprend pas, et on ne comprend pas plus si le tas est plus grand. Pour comprendre, il faut incorporer, et ce n’est pas si simple, pas si naturel, le corps résiste à ce qui vient l’envahir, il préfère ne pas comprendre et en rester au savoir. »

Anna Hope utilise l’anaphore je pense : « Je pense à la mère du poète Wilfrid Owen, qui écouta les cloches de l’église de Shrewsbury sonner la fin de la guerre. Au facteur qui frappa à sa porte quelques minutes plus tard, porteur d’un télégramme lui annonçant la mort de son fils. »

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Stefan Hertmans, s’appuyant sur l’œuvre et la pensée de W.G. Sebald, distingue souvenir et commémoration, ordre officiel et littérature : « Je me reconnais moi-même beaucoup d’affinités avec l’approche hésitante, tâtonnante d’un auteur comme W.G. Sebald, chez qui la narration est constamment portée, interrompue, nuancée et pilotée par des interrogations, des doutes, des considérations et des réflexions critiques sur sa propre mémoire. Dans ses livres, les souvenirs personnels croisent en permanence le récit collectif qu’il cherche à identifier. Une sorte de défiance profonde et poétique gouverne chaque phrase, page après page, demandant aux lecteurs que nous sommes une confiance qui transcende toute exigence de vérité. »

Roger Grenier enfant lisait L’Illustration : « Une des photos qui me frappaient le plus : Guynemer montant dans son avion, le 9 septembre 1917, dans les Flandres. Il a un visage de fauve. Il fait peur. Dans les clichés où on le voit au sol, c’est un garçon frêle, insignifiant, presque un enfant. Guynemer, capitaine de l’escadrille des Gigognes à vingt-deux ans, son avion qu’il avait baptisé le Vieux Charles… Dès qu’il s’envole, il devient un tueur. Deux jours plus tard, le 11 septembre, il ne rentre pas bredouille. « Tombé en plein ciel de gloire », dira sa dernière citation. »

Voilà, ces citations ne sont qu’un prélude.

Armistice

Armistice, textes de Aurélien Bellanger, Yigit Bener, Pierre Bergounioux, Alain Borer, François Cheng, Velibor Colic, Didier Daeninckx, Marc Dugain, Marie Ferranti, Cynthia Fleury, Sylvie Germain, Roger Grenier, Durs Grunbein, Jean Hatzfeld, Stefan Hertmans, Anna Hope, Alexis Jenni, Pierre Jourde, Hedi Kaddour, Carole Martinez, Akira Mizubayashi, Anna Moï, Scholastique Mukasonga, Marie Nimier, Grégoire Polet, Jean-Christophe Rufin, Alix de Saint-André, Danièle Sallenave, Boualem Sansal, Hans Ulrich Treichel, Philippe Videlier, Editions Gallimard, 2018, 304 pages

Site Gallimard

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Les dessins, peintures, gravures accompagnant cet article sont de Otto Dix

 

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