Berlin, sans attache, par Samy Langeraert, écrivain

img_0999

« L’odeur de la végétation après la pluie, hier, dans le Tiergarten : j’avais conscience qu’elle était agréable, mais je ne pouvais pas en tirer le moindre plaisir. »

Mon temps libre est un livre dont l’intérêt s’approfondit au fur et à mesure de la lecture, comme s’il trouvait peu à peu son véritable rythme, sa véritable justesse de langue, et que de façon très ténue sa fréquentation parvenait à nous faire vaciller dans le trouble sans drame qu’il finit par susciter.

C’est donc une réussite.

Après une rupture amoureuse ayant eu lieu à Paris, le narrateur de Mon temps libre décide de s’exiler à Berlin, expérimentant en quatre saisons ce qu’il en est de la vie sans véritable emploi – fors quelques cours de français donnés à de rares étudiants.

Commence un temps de vacance, de vacuité, et d’élargissement des sensations au bord de la dépression.

Le voici marchant sous la neige dans l’obscurité d’une nuit d’hiver, appareil photo en bandoulière, personnage minuscule à la Robert Walser, ou de chagrin à la façon des créatures de Matthias Zschokke, autre écrivain suisse de langue allemande.

Berlin a disparu, ne restent plus que des abstractions, des surfaces d’existences somnolentes.

Ne pas être utile, attendre, s’occuper simplement de quelques plantes réunies sur un balcon.

Parfois, tout devient flou, la réalité elle-même semble se dissoudre, et la Volksbühne pas plus solide qu’une serviette pendue sur un fil à la linge, digne mais pourtant informe.

Tout est vrai, tout est faux, tout est rêve, comme un homme dormant dans un récit de Perec.

« Comme tout est calme, tranquille ! Quel dimanche authentique ! On dirait que c’est une blague, ou que quelqu’un a dit, « Je vais vous montrer à quoi ressemble un vrai dimanche… », et il l’a fait, il nous a concocté un beau dimanche radieux, une journée simple et tiède, la lumière d’un dimanche ensoleillé et les nuages les plus dominicaux qui soient. »

La jouissance elle-même s’exténue dans la monotonie des jours, le narrateur épuisant sa subjectivité dans la répétition des gestes.

Flottant dans un monde parallèle, il relève quelques feuilles, quelques faits, observe, laisse le temps le frôler.

« Le traitement des problèmes complexes est remis à plus tard. Mais à vrai dire, parfois, même les problèmes élémentaires me paralysent : je ne sais pas si j’ai faim, si j’ai suffisamment dormi, s’il est temps de balayer ou d’arroser les plantes. Et ainsi, les jours passent, et je travaille à peine, je lis et j’écris peu, la nuit arrive toujours plus vite. »

Des gens dansent sur le toit d’un immeuble, ce sont des marionnettes ressentant peut-être le vide qui les constitue.

« Ce sont les transitions qui sont les plus dangereuses, les pauses, les blancs dans la concentration : quand je fais mes lacets, quand j’épluche une orange ou bien quand les caissiers, dans les supermarchés, me demandent si j’ai besoin du ticket de caisse, la main déjà baissée vers la corbeille à côté d’eux. »

La parole devient son propre mystère, qui est celui de l’énergie singulière des mots : « Mon affection pour certains mots d’ici (« Gedankensprung », « Schadenfreude ») : parfois, le simple fait de les retrouver sur une page d’un journal me redonne presque la santé. »

tiergarten

Le narrateur s’assied, ne fait rien, écoute les bruits, ne les entend plus, comme dans une séance de méditation zen.

« J’ai déniché Vom Gehen im Eis et le premier journal publié par Peter Handke, que je lis désormais une ou deux heures par jour lentement, aussi attentivement qu’un manuel de survie. »

Des renards passent, et des chauves-souris, et des merles.

Le silence s’épaissit.

Il faut tenir, déjouer l’angoisse, avancer dans la déliaison sans perdre la raison, ce qui est un exercice spirituel très difficile.

« Au bout du compte, je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que je fais là, entre ces murs, tant de temps ou si peu de temps, et j’ai du mal à croire que j’ai dormi sur ce matelas, fait la vaisselle dans cette petite cuisine, ouvert et refermé ce rideau de douche, comme un pantin. L’année passée ici ne me revient plus que par fragments ou sous la forme de scènes répétitives dont je ne peux rien conclure. »

Retour à Paris, mais l’indisponibilité à ce qui est revient. Il y a trop de signes, trop d’écritures.

Il faudra bientôt repartir.

« Peut-être que Berlin, pour moi, est le lieu d’un fantasme absurde, celui de sortir du cercle, de vivre une vie sans plus aucune attache, comme en apesanteur. »

005993746

Samy Langeraert, Mon temps libre, Verdier, 2019, 98 pages

Editions Verdier

main

Se procurer Mon temps libre

Avenue-du-bois-de-boulogne-avenue-foch-1892-les-plus-belles-photos-de-paris-sous-la-neige-1024x732

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s