Et in Arcadia Ego, John & Yves Berger, une correspondance

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Dürer

Il y a un grand bonheur à considérer l’amitié possible entre un père et son fils, entre Ulysse et Télémaque, entre l’écrivain, artiste, critique d’art John Berger (Un métier idéal, La Cocadrille, Joue-moi quelque chose, King, G.) et son fils Yves Berger, peintre, poète, travailleur de la terre vivant à Quincy (Haute-Savoie).

A ton tour, que publie à Strasbourg L’Atelier contemporain, reprend la correspondance qu’ils ont menée de 2015 à 2016, un an avant la mort du grand écrivain britannique que Susan Sontag, admirative, a décrit comme « marxiste souriant ».

L’échange se noue ici autour de l’art à partir d’un partage d’images (des reproductions d’œuvres majeures) permettant à chacun de développer ses intuitions esthétiques dans un dialogue merveilleux d’intelligence, de délicatesse et de pudeur.

L’iconographie enchante : Soutine (Le Bœuf écorché), Watteau (Gilles), Max Beckmann, Zhu Da, Kokoschka, Giacometti, Schjerfbeck, Käthe Kollwitz, Poussin, Cy Twombly, Le Caravage, Goya, Morandi, Zurbaran, Manet, Della Robbia, Jeta Hanzlova…

Première lettre, de John : « Dans le Roger Van Der Weyden, Marie est en train de lire son avenir dans la Bible. / Van Gogh, lui, représente la Bible comme une nature morte. / Goya peint son modèle en train de poser – habillée, pour l’instant. / Les deux derniers sont une invitation. / Livre et femme s’étalent pareillement sur une draperie. / Et comme elles se ressemblent, dans leur manière d’occuper le tableau, ces invitations ouvertes ! »

Des associations de noms créant des bouquets de pensées, des phrases comme des fusées, un poème en prose, une ouverture appelant l’autre, le fils.

La peinture/la littérature permet-elle vraiment de rompre l’isolement que ressent tout être pour qui la création artistique est une nécessité ?

Comment quitter les chemins d’exil ?

Père et fils, assumant chacun leur condition de solitude, lancent des lignes de mots comme on ose en tremblant des hypothèses.

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Watteau

Dans l’histoire de la peinture, ils relèvent des masques, des costumes, des mélancolies de saltimbanques, des yeux de hibou (Dürer).

Comment se tenir à l’équilibre entre permanence et évanescence, vide et plein, fugacité et stabilité ?

Yves : « Shitao estimait que la Création entière pouvait être représentée, être contenue dans ce qu’il appelait « l’Unique Trait de Pinceau ». Comme si toute chose, y compris l’art, y compris lui-même, s’écrivait éternellement. »

Pourquoi les peintres ont-ils si souvent l’obsession de la mesure ? Luttent-ils ainsi contre l’engloutissement que peut induire la sensation océanique du monde ?

Il faut travailler sans relâche, entre attente et action, doute et volonté, confiance et fêlure, vacarme et silence, microcosme et macrocosme.

Revient souvent dans cette correspondance la notion de frontière, de juste limite, de foi en l’art (Manet et ses fleurs reposant dans des flûtes à champagne) lorsque la mort gagne.

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Une création majeure peut-elle agir sur le futur ?

La nature produit-elle des formes tel un texte à déchiffrer ?

Le sujet principal de l’art est-il de se confronter à l’innommé, l’invisible ?

Yves : « La peinture se définit pour moi comme le toucher rendu visible. »

Tous deux évoquent le film Le grand bleu, le silence, la possibilité de quitter définitivement les humains rivages.

Tous deux aiment les animaux, les vaches couvertes de mouches et l’oseille sauvage.

Il y a une fidélité de l’un à l’autre, de l’autre à l’un, qui n’est pas de maître à élève, mais de vivant précaire à précaire vivant.

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John & Yves Berger, A ton tour, traduit de l’anglais par Katya Berger Andreadakis, L’Atelier contemporain, 2019, 104 pages

L’Atelier contemporain publie conjointement sous forme de fac-similé Un peintre de notre temps (A painter of Our Time), premier livre de John Berger publié à Londres en 1958, puis à Paris chez François Maspero en 1978.

On y découvre le journal d’un peintre hongrois, Janos Lavin, réfugié à Londres avant la Seconde Guerre mondiale à la suite de son engagement communiste.

Rédigé de 1952 à 1956, ce journal s’interrompt quelques jours après le début d’une exposition prometteuse de son auteur, qui disparaît subitement.

Au lecteur de tenter de comprendre pourquoi, tout en lisant des réflexions très fines sur la peinture, l’histoire et la politique.

Par exemple ceci (17 mars 1954) : « J’ai appris aujourd’hui le suicide de Staël. Il était meilleur peintre qu’il ne le savait. Tout suicide provient du fait de n’être pas reconnu. L’homme croit que le monde n’a pas de sens parce qu’il n’y a pas de compréhension. S’il se trouve être artiste, le fait de ne pas être reconnu sera, en partie du moins, lié à l’attitude des autres vis-à-vis de son oeuvre. De Staël avait réussi et il était acclamé. A méditer. La société capitaliste est incapable de récompenser l’artiste, incapable de lui assurer le vrai succès. Le coup de chapeau social a le même sens que le dernier coup de revolver de Vincent. »

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John Berger, Un peintre de notre temps, traduction de Fanchita Gonzalez Batlle, L’Atelier contemporain, 2019, 222 pages

Editions L’Atelier contemporain

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