Marronnages, un monde en noir et blanc, par Bernard Gomez, photographe

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© Bernard Gomez

Lorsqu’on découvre le Code noir, texte juridique rédigé en 1742 définissant le statut des esclaves noirs des colonies françaises, le dégoût vient immédiatement.

« Article 38 : L’esclave fugitif qui aura été en fuit pendant un mois, à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule ; s’il récidive un autre mois pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé, et il sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule ; et, la troisième fois, il sera puni de mort. »

En espagnol, le mot cimarron désignait d’abord les animaux domestiques s’échappant et redevenant sauvages.

On appela par la suite marrons les premiers Noirs ayant réussi à fuir à leurs maîtres français.

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© Bernard Gomez

Pour les chasseurs de nègres marrons, des primes furent alors fixées.

Extrait du Règlement fixant les primes dues aux capteurs de nègres marrons, paru dans la Gazette de la Guadeloupe du mardi 5 juin 1810 : « Tout nègre pris dans les grands bois sera sujet à une prime de cent trente-deux livres ; elle sera payée par le concierge des prisons, dans lesquelles sera conduit le dit nègre, sur le certificat du commissaire de la paroisse, dans laquelle le nègre marron aura été arrêté, ou sur le simple ordre du major Duportail, ou de tous autres officiers commissionnés par nous pour la répression du marronnage. Le concierge portera ladite prime dans le compte des frais de la geôle, à la charge du maître du nègre. »

Dans l’ouvrage Marronnages, Lignes de fuite, on trouvera d’autres avis de marronnage publiés dans l’hebdomadaire antillais de quatre pages entre 1788 et 1847 (lire la préface de Sylvaine Dampierre), reproduits en fac-similé sur fonds noirs, accompagnés de photographies en noir & blanc, d’une très grande force évocatrice, prises sur une période de dix ans par Bernard Gomez en Guadeloupe.

Nous sommes dans l’ordre du crime et de la honte face à l’infernale banalisation du mal, mais aussi dans celui de l’art qui permet retournement du regard, méditation, réflexion, et rend possible de nouveau la beauté et le lien.

La nature est grandiose, presque paradisiaque, que la cupidité des hommes transforme en dernier espoir pour les fugitifs, se cachant loin de la civilisation de leurs propriétaires dans les endroits les plus reculés ou escarpés.

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© Bernard Gomez

Des arbres sont coupés, tronçonnés, comme des membres humains tranchés à la hache.

Les plantes ont tout vu, que l’objectif de Bernard Gomez transforme en cris muets.

L’eau de la rivière est épaisse comme une flaque de sang.

Des hommes, des femmes, des enfants courent, grimpent, s’arrachent la peau, se cachent, tombent, s’aident, se relèvent, survivent, meurent, sont rattrapés.

Il y a dans le torrent une pierre fendue.

L’étang est si tranquille qu’il en devient inquiétant.

Ici on a fait un feu. Là, il y a des bouts de vêtements, ailleurs des grillages. Les pisteurs ricanent, tout est facile pour eux.

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© Bernard Gomez

Des maisons à l’abandon, des animaux, des traces dans la terre, des plots comme autant de tombes, des machines mécaniques à broyer.

Soleil écrasant, sol écrasé.

Le temps a passé, et pourtant les paysages ne semblent pas avoir oublié, qui sont de bric et de broc, de larmes et de couteaux.

On appelle « épaves », selon le glossaire inséré dans le livre et rédigé par Frédéric Régent, les esclaves détenus dans les prisons de la colonie qui n’ont pas été récupérés par leurs maîtres, parfois intentionnellement lorsqu’il s’agit d’esclaves âgés, inutiles ou indésirables.

A Basse-Terre, on procède à des ventes aux enchères de biens meubles, par exemple de « Jean-Bernard, nègre de 22 ans et de Mathurine, négresse d’environ 19 ans ». Précisons que « toutes personne seront admises à renchérir » et qu’il convient, pour obtenir de plus amples informations, de s’adresser « au Greffe du Tribunal de première instance séant à la Pointe-à-Pitre ».

Comme le disait en 1759 le nègre de Surinam à Candide : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »

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Bernard Gomez, Marronnages, Lignes de fuite, textes de Sylvaine Dampierre et Frédéric Régent, 2019, 96 pages

Editions Loco

Bernard Gomez

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Se procurer Marronnages, Lignes de fuite

 

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