Forget me not, le Vietnam du photographe Abbas

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Vietnam du Sud, 1973.
Le photographe Abbas couvrant la guerre, en casque et gilet pare-balles © Abbas / Magnum Photos

Miami, août 1972 : « Les premières Vietnamiennes que je vois sont les jeunes femmes d’un groupe de théâtre, habillées de noir et coiffées du chapeau conique des paysannes. Elles portent chacune dans leurs mains une poupée blessée, afin de protester contre les horreurs de la guerre. Elles marchent devant une haie de policiers casqués et armés de bâtons. »

Le traumatisme de la guerre du Vietnam s’éloigne. Les plus jeunes n’en ont qu’une idée vague. Dans leur imaginaire l’Afghanistan et l’Irak ont remplacé l’Extrême-Orient dans le domaine des guerres asymétriques et des cruautés partagées.

Pourtant, le Vietnam fut un moment essentiel dans l’histoire du photojournalisme et la prise de conscience du pouvoir des images sur l’opinion publique.

Le courage des reporters (Gilles Caron, Don McCullin, Larry Burrows, Philip Jones Griffiths, Marc Riboud, Romano Cagnoni, René Burri…) et la diffusion de leurs images permirent alors d’infléchir très certainement le cours de l’Histoire.

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Vietnam du Sud, région du Delta, 1973.
Un soldat de l’armée sud-vietnamienne, fait prisonnier par le Viêt-cong (guérilleros procommunistes), est exhibé dans un village © Abbas / Magnum Photos

De 1972 à 1975, Abbas est au Vietnam, rapportant notamment des images du Viêt-cong, avant que de retourner en 2008 dans ce pays et de se confronter à la réalité du turbo-capitalisme.

Le photographe, loin de se complaire dans la guerre, a trié ses planches-contacts en s’attardant sur les visages, les villes, les situations de tous les jours, les enfants.

Apparaît dans Forget me not (Editions Delpire) un Vietnam quotidien, intime, personnel, qui est une ode à la beauté d’un peuple et d’un pays, par-delà les souffrances subies.

Mais Abbas montre aussi le hors-champ, recréant un continuum historique, entre les manifestations antiguerre à Miami et le Sommet des Non-Alignés à Cuba en septembre 1979.

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Vietnam du Sud, 1973.
Dans une zone contrôlée par le Viêt-cong près de My Tho, une clinique s’occupe des villageois © Abbas / Magnum Photos

« Les premiers GI’s que je découvre sont ceux qui sont revenus du Vietnam, meurtris dans leur chair. Eux aussi manifestent. Certains sont en chaise roulante. Des policiers arrêtent les manifestants et les photographient. L’Amérique vit sa période hippie. Les flower people jouent de la musique pour les policiers derrière la barrière métallique qui protège le hall de la convention. »

Condamné à l’exil pour son premier livre, Iran : la révolution confisquée, Abbas (1944-2018), membre de l’agence Magnum depuis 1985, a couvert nombre de conflits, voyageant beaucoup et s’intéressant aux spiritualités du vaste et sanguinaire monde.

En noir & blanc, bordées d’un cadre noir vintage, les photographies d’Abbas n’ont pas pris une ride : elles éclatent de présence sur la page.

Des manifestations, des soldats, des cris, des drames : la fureur est là, mais observée avec un grand calme intérieur, comme si la guerre était déjà loin, et que les soldats n’étaient qu’une parenthèse dans le cours du temps.

Un manifestant souriant joue du violon devant quelques policiers : la musique adoucit-elle les matraques ?

Passent quelques grands hérauts, Jerry Rubin, fondateur du mouvement radical des Yippies, le poète Allen Ginsberg, l’analyste et fonctionnaire Daniel Ellsberg « qui fit fuiter les Pentagon Papers, démontrant que la guerre était loin d’être gagnée au Vietnam, contrairement à ce qu’affirmaient les communiqués victorieux du gouvernement américain. »

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Vietnam du Sud, Kontum, 1972.
Brume matinale sur une route en train d’être déminée © Abbas / Magnum Photos

Débarquant à Saigon le 15 octobre 1972, Abbas choisit de se rendre dans les zones viêt-cong : « Elle n’est pas belle la guerre, rien à voir avec les films héroïques. La tactique héritée des Etats-Unis [attaque de l’armée communiste du Nord-Vietnam occupant des villages par l’armée du Sud-Vietnam] est simple : overfire ! Un déluge de feu s’abat sur les Viêt-cong : fusils M16, lance-grenades, mortiers… si cela ne suffit pas, les tanks tirent à la mitraillette lourde et au canon, puis l’artillerie intervient à tir tendu. Si cela ne suffit toujours pas, c’est au tout de l’aviation de tirer des roquettes ou de lancer des bidons de napalm. »

La plupart des soldats sont à peine plus âgés que des adolescents, ce sont des enfants qui se battent.

Au bar de l’hôtel Continental de Saigon, où se retrouvent les journalistes, la folie rôde. Il y a des demi- mondaines, et Kim, la belle amie qui ne parle pas anglais.

La ville, surpeuplée, accueillant des centaines de milliers de réfugiés, craque, se bouscule, cherche une place pour chacun, alors que les dollars manquent.

« Je comprends comment les Vietnamiens, un peuple pauvre et sous-développé, parviennent à résister depuis si longtemps à la puissante et arrogante Amérique. Les Vietnamiens ont su rester eux-mêmes, leur génie est de s’adapter aux circonstances, d’attirer l’ennemi pour le combattre sur leur propre terrain. »

Dans le camp de réfugiés méos près de Kontum, Abbas photographie deux enfants rieurs ayant fabriqué en boue séchée un appareil photo. C’est un bel hommage, un exorcisme, une tentative de dialogue.

Après l’offensive du Têt, Abbas découvre la réalité des villages tenus par le Viêt-cong (le reportage qu’il en ramènera sera un scoop mondial) : « Comment oublier ce moment magique d’un autre monde s’ouvrant à nous, celui des zones « libérées du Sud ? Les Viêt-cong, tout en combattant l’ennemi sudiste, tentent d’apporter des services rudimentaires à la population rurale pour s’assurer de son soutien, comme l’eau dont le poisson a besoin pour survivre. »

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Vietnam du Nord, Hanoi, 1975.
Une capitale en guerre faite pour le vélo. Photographie prise depuis les marches de l’Opéra national © Abbas / Magnum Photos

En février 1973, c’est le départ, le retour en France, et le souvenir obsédant de Kim, restée au pays.

En 2008, après quelques reportages faits au Laos, le désormais célèbre photographe revient au Vietnam : les communistes ont gagné la guerre, mais le consumérisme est désormais roi.

Le regard d’Abbas, parfois amusé, généralement d’empathie, de curiosité insatiable pour la façon qu’ont les humains de se faire face et de s’inscrire dans leur environnement immédiat, n’est jamais ironique : les scènes qu’il capture sont des tableaux donnés à tous de la drôle de condition humaine.

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Abbas, Vietnam, Forget me not, Editions Delpire, 2019, 240 pages, 130 photos noir & blanc environ

Delpire Editeur

Exposition à la galerie Folia (Paris) du 16 mai au 29 juin 2019 – vernissage le 15 mai

Folia

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Se procurer Vietnam, Forget me not

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