Ecrire et vivre depuis le point d’indivisibilité, Simone Weil et Joë Bousquet, une correspondance

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« Pour chaque être humain, écrit Simone Weil à Joë Bousquet le 12 mai 1942, il y a une date, inconnue de tous et de lui-même avant tout, mais tout à fait déterminée, au-delà de laquelle l’âme ne peut plus garder cette virginité. Si avant cet instant précis, éternellement marqué, elle n’a pas consenti à être prise par le bien, elle sera aussitôt après prise malgré elle par le mal. »

Un respect immédiat s’attache aux noms de Simone Weil, philosophe, mystique, femme engagée dans la colonne Durutti durant la guerre d’Espagne, « intelligence qui brûle », et Joë Bousquet, victime de la Grande Guerre, voyant, écrivain inlassable, ayant fait de sa cité de Carcassonne un deuxième Paris littéraire.

Entre avril et mai 1942, ces deux grands esprits connaissant la valeur du courage s’échangèrent sept lettres.

Ayant fait le choix de l’âpreté du réel dans la solidarité avec les plus exploités, admiratrice fidèle du communiste oppositionnel Boris Souvarine mais aussi de Sainte Thérèse, Simone Weil, alors en partance pour les Etats-Unis, parvint grâce au poète à avouer ses états mystiques.

Fin mars 1942, l’auteure de La pesanteur et la grâce se rendit dans le Sud afin de rencontrer Bousquet désireuse d’obtenir de lui, le héros, une recommandation pour son projet d’une formation d’infirmières de première ligne.

Depuis vingt-trois ans, Bousquet vivait alité, dormant sous le tableau d’Yves Tanguy, La Main dans les nuages (1927), dans une chambre surchargée de peintures de maîtres contemporains que Jean Paulhan avait pu lui conseiller d’acheter ou de se procurer.

Ils parlèrent une bonne partie de la nuit – souffrant continuellement des suites de sa blessure de guerre, le poète, que l’opium soulageait, se couchait généralement très tard -, conversation qui noua de façon définitive leur amitié.

Aveu de Bousquet dans sa lettre du 27 avril 1942 : « La tentation est grande, quand, plusieurs fois, nous avons vu les faits s’inspirer de nos pensées, n’être plus qu’elles, pour nous suggérer de les habiter, la tentation est grande de prévoir cette opération et de subordonner déjà tout ce qui nous arrive au point indivisible dont notre moi n’est que la périphérie. »

Dans leur préface très éclairante au beau volume Correspondance 1942 publié par Claire Paulhan, Florence de Lussy et Michel Narcy citent les premières pages du journal intime de Bousquet, Traduit du silence : « J’aurai mis toutes mes forces à « naturaliser » l’accident dont ma jeunesse a été la victime. J’ai voulu qu’il cessât de me demeurer extérieur ; et que toute mon activité intellectuelle et morale en fût le prolongement nécessaire ; comme si, dans une existence entièrement restaurée, je pouvais effacer le caractère matériel dont il était revêtu, éliminer de mes pensées l’impression qu’un hasard avait pu s’appesantir sur moi sans démêler ma vie de celle des choses. »

On le comprend, la matière même de l’échange entre Simone Weil et son correspondant fut un silence partagé, un même questionnement sur le hasard et la nécessité, ce qui détermine une vie, le miracle des événements, jusque dans le drame et dans les souffrances insupportables.

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Lisant la légende du Graal, Simone Weil y découvre cette question posée par Perceval au Roi Anfortas, privé de l’usage de ses jambes, mais recouvrant la guérison en y répondant : « Bel oncle, quel est donc ton tourment ? »

Il ne s’agit pas ici de jouer aux devinettes, mais de répondre du fond de l’être à une interrogation posée par plus pur que soi, un autre Christ si l’on veut, capable de miracle, mais le tourment valant ici aussi bien pour Joë Bousquet que pour Simone Weil, tous deux pouvant être considérés, pour reprendre l’expression claudelienne rappelée par les préfaciers, comme des mystiques à l’état sauvage.

On connaît d’ailleurs le récit d’une expérience mystique de Simone Weil confiée au Père Perrin, la philosophe évoquant « une présence plus certaine, plus réelle que celle d’un être humain, inaccessible aux sens et à l’imagination. »

Bousquet : « L’homme a été expulsé du Paradis. Il veut y retourner sans sortir de ce monde. Je n’ai pas d’autre ambition. »

Pour Simone Weil, le malheur total, ou la joie totale, mène au seul pays qui vaille, celui du réel absolu.

A Bousquet dans sa lettre du 12 mai : « Je vais vous dire quelque chose de dur et d’intolérable pour quiconque est dans le malheur : dans le malheur il n’est qu’une consolation possible, c’est plus de malheur encore. »

Trouver à l’extrême de la détresse la véritable beauté du monde, tel est le pari fou de qui cherche par l’acuité insupportable de sa souffrance à se dépouiller totalement de soi.

La première lettre du 13 avril 1942 à Joë Bousquet mettait le ton : « Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les choses et les êtres existent. Depuis mon enfance je ne désire pas autre chose que d’en avoir reçu avant de mourir la révélation complète. »

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Simone Weil & Joë Bousquet, Correspondance 1942, « Quel est donc ton tourment ? », édition établie, préfacée et annotée par Florence de Lussy et Michel Narcy, Editions Claire Paulhan, 2019, 200 pages

« Le maximum qu’un être humain puisse faire, c’est, jusqu’à ce qu’il en soit tout proche, de garder intacte en lui la faculté de dire oui au bien. » (Simone Weil)

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