Visages de la suédophilie, par Olivier Barrot, romancier

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« A l’instar du Québec ou de la Russie, la Suède doit être considérée en son hiver, sa saison principale. Le froid, le blanc, le silence. »

L’après-midi s’annonçait ouverte : aller un voir un match de Ligue 2 de football non loin de chez moi pour supporter l’équipe locale, et la passion de mes garçons, faire une sieste, ouvrir un livre.

Canapé, coussins, belle lumière, j’ai pris Boréales, d’Olivier Barrot, l’auteur de Mitteleuropa (2015) et United States (2017) chez Gallimard.

Le temps d’un match de football, je suis parti en Suède, où joue le facétieux Zlatan Ibrahimovic, puisque tel est l’objet de ce livre : mettre en mots une passion depuis l’enfance pour un pays, ses artistes, son tempérament, sa politique en sa fameuse « voie médiane » : « égalité des sexes, gestion transparente des affaires publiques, liberté des mœurs ; la social-démocratie qui associe dialectiquement les contraires, le collectif et le libéralisme. »

Carte postale ? Idées fausses à l’heure du retour des intolérances et de la mise à mal de l’Etat-providence ?

Peut-être, mais gardons le cap du rêve.

Boréales est une farandole de noms, une brassée de tous les temps, une saveur.

« Point d’ostentation cependant en ce pays luthérien semé de lieux de culte, et adepte fervent de l’expérience intérieure (…) Laquelle, loin d’exclure la fièvre sensuelle, la porte à l’incandescence, ou à la folie. »

Souvenir de la finale des Internationaux de France à Roland-Garros où joue le « grand seigneur » Sven Davidson.

Souvenir de Descartes rencontrant la reine Christine.

Souvenir du discours de Stockholm de Camus recevant le prix Nobel en pleine Guerre d’Algérie, et du passeur Carl Gustaf Bjurström, traducteur de toute l’œuvre dramatique de Strindberg.

Souvenir de la qualité des voitures Saab et Volvo.

Souvenir du baron de Gondremarck dans La Vie parisienne d’Offenbach.

Souvenir des Ballets suédois de Rolf de Maré.

Souvenir de la représentation de Poussière de Lars Norén à la Comédie française, et du chef d’orchestre Herbert Blomstedt.

Souvenir du fameux appareil reflex inventé par Hasselblad.

Souvenir de Nils Holgersson de Selma Lagerlöf.

Souvenir de la belle pornographe Erika Lust.

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Souvenir surtout du cinéma de Bergman, du chef opérateur Gunnar Fischer (Le SeInptième Sceau), de la Svensk Filmindustri, et de la « grâce plus qu’humaine » de Bibi Andersson, et des maîtres Stiller, Sjöström.

« Bergman ou la métonymie. Je perçois son nom comme synonyme de celui de son pays, d’autant que c’est aussi celui d’Ingrid. (…) Oui, Bergman, ou la révélation. Un demi-siècle que je vis son œuvre, qui m’est dévoilée à peu près en même temps que les toiles de Magritte et les romans de Modiano, puissances tutélaires définitives. Je crois que Bergman a fait entrer l’être, l’ontologie dans le cinéma. »

En une petite centaine de pages, Olivier Barrot lance des noms (l’Institut Suédois de Paris, dans le Marais ; les pontes de la Sorbonne Maurice Gravier et Régis Boyer), se laisse dériver, cartographie les formes de son désir.

Voyage avec une belle inconnue, Astrid, au pays natal de Greta Garbo, dans la capitale et ses quatorze îles (Filmhuset, Maison du cinéma ; musée d’Art moderne de Pontus Hultén ; la résidence du prince Eugène de Suède ; la salle du Konserthuset où se déroulent les cérémonies de remise des prix Nobel), à Uppsala chez Bergman, non loin du village où Stig Dagerman (premier catalogue d’Actes Sud) vit le jour, Malmö, Göteborg, Östersund au centre du Royaume, à Ysad, troisième port du pays (fantôme de l’inspecteur Wallander d’Henning Mankell).

Si vous vous rendez en Scandinavie prochainement, il vous faudra désormais, outre le volume Suède de François-Régis Bastide en collection « Petite Planète » aux Editions du Seuil, ces Boréales propices à tous les élans.

Garçon, une bière pression Norrlands Guld pour notre compatriote !

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Olivier Barrot, Boréales, Gallimard, 2019, 96 pages

Site Gallimard

Pour compléter le voyage, Gallimard publie la correspondance de René Descartes avec Elisabeth de Bohême et la reine Christine de Suède

Jean-Robert Aemogathe présente ainsi ce volume écrit dans une langue remarquable : « Christine n’a pas vingt ans quand elle veut connaître « Monsieur Descartes », au printemps 1646. Elle règne officiellement depuis quatorze années, et vient d’entamer les premières de son règne personnel, après douze ans de minorité. L’invitation de la reine de Suède n’est pas seulement un grand honneur pour Descartes : c’était aussi pour le moyen de quitter des Pays-Bas où les « affaires » successives d’Utrecht et de Groningue rendaient son séjour désagréable, tandis que la Fronde ne faisait guère de Paris un lieu attirant. La Suède apparaissait comme l’arbitre de l’Europe, avec à sa tête une jeune reine dotée de toutes les qualités de l’esprit. »

Arrivé fin 1649 à Stockholm, Descartes, qui travaille à son grand traité de morale Les Passions de l’âme y meurt le 11 février 1650 après avoir donné quelques leçons à la reine.

Le jugement qu’elle fait de lui dans une lettre à Saumaise le 9 mars 1650 est sans concession : « Il est certain qu’il avait de très bonnes parties, mais il est très vrai qu’il en jugeait lui-même trop à son avantage, et la bonne opinion qu’il avait de soi le fit mépriser de tout le monde, il se vanta une fois en ma présence que lui seul connaissait la vérité, et qu’elle était inconnue au reste des mortels, pour moi je trouvais cela de digestion fort dure à un si faible estomac que le mien, peu de temps après il tomba malade et mourut (…) je confesse que pendant sa vie je l’estimais assez, et que je l’aurais estimé davantage s’il eût pu cacher à moi le mépris qu’il avait pour les lettres et tous ceux qui en font profession, surtout je trouve qu’il est mort indigne du nom dont il se vantait. »

Par l’exerce universel de la raison, le cogito, qui n’a pas de sexe, a rendu les femmes libres en pensées.

On voit ici qu’une reine très en avance sur son temps ne s’en laisse pas compter.

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Descartes, Correspondance avec Elisabeth de Bohême et Christine de Suède, édition de Jean-Robert Aemogathe, Folio classique, 2018, 480 pages

Site Folio

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