Le culte des images et des pierres, Rome et Jérusalem, par Chantal Stoman, photographe

Série Walking distance, Jerusalem1 © Chantal Stoman courtesy galerieSit Down
© Chantal Stoman

A Rome et Jérusalem, la photographe Chantal Stoman a questionné la notion d’éternité à partir du culte des images catholiques et de la présence de la pierre dans l’imaginaire hébraïque.

Il ne s’agit pas uniquement de comparer deux modes d’émergence et de concrétisation de la foi, mais plutôt de les inviter à dialoguer finement, à en révéler dans le regard de l’autre la part d’étrangeté et les secrètes beautés.

Il y a ici un regard porté sur l’intraduisible, un silence inhérent à la parole créatrice.

Les photographies de Chantal Stoman, par les effets de seuil qu’elles ménagent, invitent chacun à s’approcher d’une réalité exaltant la présence du divin, dans une distance qui relève d’une ouverture interrogative à ce qui est, bien plus que d’une extériorité de protection.

Nous en avons discuté.

Série L'image culte, Rome3 © Chantal Stoman courtesy galerieSit Down.jpggaleieSitdown.jp
© Chantal Stoman

Comment est né votre projet Eternelles Jérusalem / Rome, faisant actuellement l’objet d’une exposition à la galerie Sit Down, à Paris ?

Le projet ROME, l’Image Culte a été réalisé entre 2013 et 2014 alors que j’avais reçu une invitation en résidence à la Villa Médicis. Je connaissais très peu la ville et j’avais le désir de travailler sur un sujet intime, plus proche des gens que du lieu à proprement parler.

J’avais envie d’aller chercher la place de l’image dans la foi. Et Rome, c’était vraiment le lieu pour ça. Dans la capitale italienne, l’image est tellement présente qu’elle en devient une religion.

Moi qui suis une femme d’images, qui nourrit ma vie d’images, j’étais comblée.

Puis est venu le projet de Jérusalem en 2017, dans une ville qui m’était plus familière . Là, c’est l’histoire qui m’a guidée, la trace. À travers les pierres de la ville j’ai cherché la mémoire.

Avez-vous continué à photographier ces deux villes en parallèle, lorsqu’est né votre projet d’exposition à la galerie Sit Down, ou avez-vous construit un montage à partir de vos archives ?

Ces deux projets ont été réalisés de façon très distincts. Je n’avais même pas imaginé un jour les associer. C’est un peu le fruit du hasard d’avoir photographié ces deux villes éternelles à quelques années d’écart. Les éditions Be-Pôles, après avoir vu mon projet sur Rome, m’ont proposé de travailler sur un portrait de ville, tout en me précisant que Rome avait déjà trouvé preneur. Je n’ai pas hésité, c’était Jérusalem, comme une évidence.

Série L'image culte, Rome2 © Chantal Stoman courtesy galerieSit Down
© Chantal Stoman

Quels sont les principes structurant votre scénographie pour votre exposition ?

Je ne voulais pas mélanger les deux projets et en même temps je ne souhaitais surtout pas les opposer. Nous avons donc, avec Françoise Bornstein, directrice de la galerie Sit Down, cherché comment ces deux séries pourraient se compléter, dialoguer et s’enrichir.

Pensez-vous que, pour qui ne lirait pas les cartels, certaines images romaines pourraient être considérées comme des images de Jérusalem, et inversement ?

Pour qui connaît les deux villes, il me paraît inimaginable de confondre les images de Jérusalem et de Rome. La lumière d’abord est très différente, l’architecture, les couleurs. Il y a peut-être certaines similitudes mais pas dans l’image.

Série Walking distance, Jerusalem2 copyright Chantal Stoman © Chantal Stoman courtesy galerieSit Down
© Chantal Stoman

Au-delà de la dichotomie culte des images/culte des pierres, avez-vous photographié différemment les deux villes ?

Oui, je crois que j’ai abordé les deux villes d’un point de vue totalement différent. À Rome, bien qu’il n’y ait aucun personnage dans mes images, on ressent fortement une présence humaine. Car c’est dans l’intimité que je suis allée chercher les images religieuses.

À Jérusalem, Je n’avais pas besoin de m’approcher, je pouvais garder mes distances, la pierre de Jérusalem raconte beaucoup.

Votre approche a-t-elle été empirique, ou vous êtes-vous longuement documentée ? Quels étaient vos livres de chevets et travaux photographiques de référence ?

Je me suis plongée dans de nombreux ouvrages. J’aime ça, lire des livres, regarder des projets en lien avec mon sujet. Souvent cela me nourrit directement, mais la plupart du temps cela me permet aussi d’aller à l’opposé de ce que je vois.

Pour Rome, je me suis beaucoup documenté sur l’histoire de l’art religieux, la naissance de l’image.

Série Walking distance, Jerusalem3 © Chantal Stoman courtesy galerieSit Down
© Chantal Stoman

Pourquoi avoir intitulé votre projet israélien, « Walking Distance » ?

On parle souvent de Jérusalem-Est et de Jérusalem-Ouest. Et cela implique qu’il y ait une certaine distance entre les deux. Évidemment cette frontière invisible existe. Mais j’ai voulu l’effacer au maximum à travers mon projet et montrer que dans cette distance que je parcourrais à pied dans cette ville d’Est en Ouest le chemin parcouru était possible.

Quelles différences de lumières entre Rome et Jérusalem ?

À Jérusalem selon les heures, la lumière peut être vraiment écrasante. Lumière dure qui sur cette pierre en relief crée des contrastes importants. À Rome, j’ai ressenti une lumière plus enveloppante.

A Rome comme à Jérusalem, Dieu gît-il dans les détails, comme a pu le penser Walter Benjamin ?

Je ne pense pas que ni à Rome, ni à Jérusalem, on puisse ressentir cela. Le poids de la foi est puissant dans les deux villes. La spiritualité se ressent au quotidien, peut-être davantage à Jérusalem qu’à Rome, mais il y a une telle ferveur dans les deux villes, que même pour une personne qui n’est pas croyante, il me semble que la présence divine est palpable.

Comment avez-vous approché/pensé les inscriptions en écriture hébraïque et en lettres latines dans vos photographies ?

On en revient aux textes où l’écriture prend tout son sens. J’aime les lettres. Je trouve les lettres toujours intéressantes, quelle que soit la langue. Il se trouve que je lis l’hébreu, donc cela m’était plus familier. Mais je demandais régulièrement aux gens d’église, de me traduire ce qui était marqué et que je ne pouvais pas comprendre.

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© Chantal Stoman

Comment concevez-vous votre cadre ? Vous aimez construire des effets de seuil, de passages, de franchissements, comme une traversée de porches symboliques.

Oui j’aime bien concevoir mes images avec un cadre intérieur. Cela donne une porte d’entrée au spectateur. J’aime l’idée que je fais un pas et je propose à celui qui regarde mon image d’en faire un second dans la même direction.

Il y a dans votre démarche une grande pudeur, une volonté de ne pas bousculer, d’être discrète. Avez-vous mieux compris Jérusalem et Rome en les considérant dans leur environnement large, sans vous enfermer dans les limites de la ville stricto sensu ?

Il y a dans mon travail et pour bon nombre de photographe la volonté de rester dans l’observation, et de ne pas mener une enquête. Cela implique de rester en retrait. Je ne crois pas que cela relève de la pudeur, mais il y a une certaine distance, du recul peut-être, pour ne pas juger, pour ne pas heurter, et surtout pour ne pas blesser. Observer l’image religieuse à Rome, travailler sur la pierre à Jérusalem, sont des sujets qui prêtent quelquefois à des discussions animées.

Quelles sont vos recherches actuelles ? Vos photographies japonaises feront-elles bientôt l’objet d’une publication ?

Mon projet Omecitta, sur une ville au Japon où le cinéma a eu un rôle essentiel, va prochainement faire l’objet d’un livre aux éditions de l’Œil.

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Propos recueillis par Fabien Ribery

Exposition Chantal Stoman, Eternelles Jérusalem / Rome, galerie Sit Down (Paris), du 6 juin au 19 juillet 2019

Galerie Sit Down

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Chantal Stoman, Jérusalem, textes de Chantal Stoman et Thierry Grillet, éditions Be-Pôles, 2016

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Portraits de villes

Chantal Stoman, L’image culte, éditions Le Joker, 2014

Site de Chantal Stoman

 

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