Should I stay or Should I go ?, la photographie est-allemande avant la chute du Mur de Berlin

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Manfred Paul De la série Verena – Geburt (Verena – Naissance), 1977 © Manfred Paul

Connaissez-vous Tina Bara, Sibylle Bergemann, Kurt Buchwald, Lutz Dammbeck, Christiane Eisler, Thomas Florschuetz, York der Knoefel, Ute Mahler, Eva Mahn, Sven Marquardt, Barbara Metselaar Berthold, Manfred Paul, Rudolf Schäfer, Gundula Schulze Eldowy, Gabrielle Stötzer et Ulrich Wüst, photographes est-allemands particulièrement actifs dans l’avant-dernière décade du 20e siècle ?

Une exposition à Arles (commissariat Sonia Voss) accompagnée d’un livre publié par les Editions Xavier Barral nous permet de découvrir un corpus photographique méconnu, néanmoins enthousiasmant, et à bien des égards exceptionnel dans sa volonté de se libérer des carcans de la bienséance représentative officielle.

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Eva Mahn Aggression (Agression), détail, 1983 © Eva Mahn

La surprise est de taille, qui offre un aperçu significatif du travail de seize photographes animés par le goût de la recherche, la fureur de vivre et le désir de bousculer les normes, en premier lieu sexuelles, en pays totalitaire.

Dans un texte très éclairant, intitulé joliment « Corps impatient », Sonia Voss rappelle l’importance des efforts déployés par la RDA en 1975 pour être reconnue par la communauté internationale, signant « les accords d’Helsinki, qui prévoient notamment la liberté de circulation. C’est la porte ouverte à de très nombreuses demandes de visa de sortie, qui conduisent à un flux ininterrompu de départs sans retour possible [on évalue que de 1977 à la chute du Mur 176 200 personnes ont fui]. Au cours des années 1980, tandis que la tendance dans le reste du bloc soviétique est au dégel (la pérestroïka est amorcée en 1985), les réformes de la RDA marquent le pas, décourageant des citoyens déjà usés par la limitation des libertés et l’effondrement économique du pays. »

La jeunesse politiquement désillusionnée se pose donc la question de l’exil, dans un pays où la Stasi harcèle et terrorise au quotidien.

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Sibylle Bergemann Frieda, Berlin 1988 © Sibylle Bergemanns 

En investissant le champ de la photographie (noir & blanc), les seize artistes choisis ici affirment, face au dogme étouffant du réalisme socialiste une individualité sans concession dans une libre disposition de leur corps.

« En RDA, précise encore Sonia Voss, celui qui veut exercer son métier d’artiste sans être criminalisé au titre d’ « asocial » doit être admis au Verband Bildender Künstler (Union des artistes), organisation professionnelle qui réglemente l’activité de ses membres. La surveillance de la Stasi est permanente. Politiques, les travaux ci-après le sont par les visions alternatives, les essais formels, la recherche du « vrai » dont ils procèdent, par les doutes qu’ils expriment. Ils sont nés dans l’espace de l’indépendance, le plus souvent « pour les tiroirs » ou pour l’entourage immédiat. »

Dans une série intitulée « Vivre ensemble », Ute Mahler se pose la question de la vérité des relations au pays de l’optimisme officiel, photographiant à la fois des proches et des inconnus, attendant avec eux que la couche de superficie se détache pour laisser apparaître une intimité faite de fraternité, de doutes et de mélancolie interminable.

Punk in der DDR
Christiane Eisler Mita et Jana à Leipzig, 1983 © Christiane Eisler Entrer une légende

« Berlin par une nuit de chien », de Gundula Schulze Eldowy est le portrait d’un Berlin-Est en ruines, où Eros s’exprime directement, sans fard, dans la violence des pulsions sexuelles. Nous sommes essentiellement dans le quartier de Mitte. Un couple fait l’amour sous une chape de plâtre, c’est le symbole d’une époque.

« Berlin, explique l’artiste dans un entretien reproduit dans le livre, ressemblait alors à une ville disparue, elle avait quelque chose d’un site archéologique. J’ai fait la connaissance du milieu berlinois juste au moment où il lançait ses derniers feux. Et c’était ce milieu qui me captivait. Le mélange d’art, de sous-cultures, d’ouvriers, de réfugiés et de rêveurs conférait à la ville une magie inattendue. La vie échappait à tout contrôle. »

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Sven Marquardt 8 photographies, 1984-1987 © Sven Marquardt

Manfred Paul photographie au plus près son épouse (série « Signes de vie »), dont le visage reflète à la fois le plaisir durant l’amour et l’angoisse.

A Lepizig et Berlin, Christiane Eisler rencontre le milieu punk, faisant le portrait d’une jeunesse rageuse et iconoclaste.

Avec « Au milieu des tropiques », Barbara Metselaar Berthold exprime les désillusions politiques d’une génération célébrant par l’ivresse, la sexualité et les fêtes (à Prenzlauer Berg), contre le gris du quotidien, le feu de sa jeunesse.

L’univers de Sibylle Bergemann (1941-2010) dans « L’année du Tigre » est un théâtre de fantaisies noires et de costumes baroques éblouissants.

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Barbara Metselaar Berthold De la série Feste in Ostberlin (Fêtes à Berlin-Est), 1982-1984 © Barbara Metselaar Berthold

Les modèles de Sven Marquardt (« Héros dans les décombres »), nus ou travestis, sont d’une beauté sauvage à la Fassbinder.

La série « Abattoir » de York der Knoefel est par son thème explicite de son contenu, mais l’on peut aussi songer en voyant ses images de vie et de mort à L’année des treize lunes du réalisateur allemand.

Avec « S’approcher au plus près de soi », Gabrielle Stötzer affronte les tabous sexuels de son pays (troubles dans le genre), protégée par la force du credo « dans l’art, on ne se fait pas tout de suite arrêter ».

Thomas Florschuetz met son « Corps en pièces », tandis que Lutz Dammbeck s’intéresse à la « Mécanique du corps », et qu’Eva Mahn photographie frontalement des guerrières nues particulièrement troublantes.

Le regard empêché est le thème d’« Images parasites » de Kurt Buchwald, quand Ulrich Wüst s’attache à montrer dans « Espaces intermédiaires » la solitude et la présence brute des objets, et Tina Bara (« Un long moment d’ennui ») la beauté des jeunes femmes et des corps travestis.

Mais la série la plus impressionnante, la plus somptueuse, est celle que Rudolf Schäfer consacre au visage des morts dans « Le Sommeil éternel », cadavres de tous âges rencontrés à l’hôpital de la Charité à Berlin, remarquables par la force de leur présence. On ne saura rien des causes des décès, mais le photographe parvient ici à montrer le mouvement de la vie par-delà son arrêt.

On le comprend, Les Libertés intérieures est un livre d’une folle richesse.

Créer en pays totalitaire, ou préserver le libre dans le fer.

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Les Libertés intérieures. Photographie est-allemande 1980-1989, sous la direction de Sonia Voss, Editions Xavier Barral, 2019, 242 pages

Editions Xavier Barral

Ce livre est publié à l’occasion de l’exposition Corps impatients. Photographie est-allemande 1980-1989, sous le commissariat de Sonia Voss, du 1er juillet au 22 septembre 2019 aux Rencontres internationales de la photographie d’Arles

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Ute Mahler De la série Zusammenleben (Vivre ensemble) Dresde, inconnus, 1986 © Ute Mahler

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Se procurer Les libertés intérieures

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. roger salloch dit :

    merci fabien, tu esla ou il faut etre; me done anevie de revenir dans mon propre pays (uss) et retravailler lenoir et blan,la verite..

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  2. Barbara Polla dit :

    et à moi me donnne envie — au minimum — d’acheter le livre…

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  3. Matatoune dit :

    Et d’aller voir l’Expo , si j’ai cette chance, cet été !

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