Thoreau, transcendantaliste-descendantaliste, par Kenneth White, poète

Walden_Pond_in_October,_Concord_MA

« Ne serait-ce pas délicieux, écrit Thoreau, de rester plongé jusqu’au cou dans un marais solitaire pendant tout un jour d’été, embaumé par les fleurs du myrica et de l’airelle ? Disons douze heures de conversation familière avec la grenouille tachetée… »

Lire Kenneth White ne lave pas de tous les péchés – on en a trop -, mais élargit le champ de la pensée, envoyant dinguer la fatigue par la puissance des idées, des noms, des lieux et des strates géopoétiques associées.

Thoreau, peut-être mieux compris en France qu’aux Etats-Unis, est ainsi pour l’auteur du Plateau de l’albatros un de ces phares nous guidant dans la nuit d’un Occident ayant oublié ses confins, et sa substance asiatique.

Présentant dans Thoreau compagnon de route (Le Mot et le Reste, qui tend à devenir l’éditeur princeps du Pic de la Mirandole franco-écossais) un auteur rapproché d’Etienne de la Boétie pour leur défense fondamentale de la liberté et de la possibilité de penser par soi-même, loin des tuteurs et des tentations de la soumission volontaire, Kenneth White s’enchante : « Henry David Thoreau n’est pas « américain », il est pré-américain. A un moment où l’Amérique commençait à se ruer en avant, Thoreau remonte en arrière, jusqu’en Asie (il parle de s’ « indianiser »). Si Thoreau n’est pas « américain », il est encore plus évident qu’il n’a strictement rien en commun avec les Etats-Unis, cette entité psycho-socio-politique qui oscille entre l’utopie et le cauchemar, le milieu étant occupé par une hystérie religieuse, une idéologie nationaliste, un moralisme sentimental, un commercialisme acharné et une brutalité primaire. Nomadisant, loin de tout cela, dans la nature et plus abstraitement dans l’Ouvert, Thoreau essaie de fonder, non pas un Nouveau Monde mais un monde autre. »

Thoreau est un esprit des marges, cherchant dans le détail les points d’universel, reliant de façon incessante à la façon de Glissant le petit contexte et le vaste monde, ne séparant pas la botanique de la mystique, la jouissance des sens de la fécondité de la pensée, la solitude de la communion avec l’ordre naturel.

Recueil de six textes parus une première fois dans d’autres ouvrages, Thoreau compagnon de route décrit un écrivain, héritier de Whitman et du transcendantalisme émersonien, puisant sa force de travail et sa spiritualité dans le contact avec le sol, les végétaux, les oiseaux, les poissons, la marche à l’étoile.

Son ambition majeure : embrasser le grand dehors, disparaître dans la lumière blanche, telle une poudre d’ego emportée par le vent du large.

« Sous le puritain américain du XIXe siècle, écrit White dans l’essai Marcher avec Thoreau, il y avait un Indien, sous l’Indien un Chinois, sous le Chinois un être qui n’avait pas de nom. »

Sous le parfait intellectuel américain, un vieux taoïste ayant décidé de se construire pour 28 dollars et 12,5 cents une cabane sur les rives de l’étang de Walden, à Concord, dans le Massachussetts, où le penseur de la désobéissance civile vivra pendant deux ans une expérience considérable.

Lire ainsi dans le fameux Walden : « Comment rendre notre gagne-pain poétique ? Car, s’il n’est pas poétique, ce n’est pas la vie que nous gagnons, mais la mort. Le froid et le faim conviennent mieux à ma nature que les méthodes adoptées par les hommes pour s’en protéger. N’était le fait que je désire faire autre chose – créer une œuvre -, je préférerais souffrir et mourir plutôt que de me forcer à gagner ma vie par les moyens que les hommes proposent. »

Son journal comporte quarante-sept cahiers manuscrits, c’est peut-être son œuvre fondamentale.

« Nous voulons être les poètes de notre vie », écrivait ce contempteur du progrès mécaniciste.

Qui dit mieux ?

Thoreau-Compagnon-de-route

Kenneth White, Thoreau compagnon de route, Le Mot et le Reste, 2019, 132 pages

Editions Le Mot et le Reste

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