Claudie Hunzinger, écrivain, et Isabelle Mège, modèle, vivre le nu

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Isabelle Mège © Giorgia Fiorio

« Je suis le lièvre. Je suis la bécasse. Je suis le cerf. »

On trouve dans la revue de Gilbert Moreau, Les Moments littéraires, des articles qu’on ne lirait nulle part ailleurs, des dossiers consacrés à des écrivains échappant le plus souvent aux radars germanopratins (Fabienne Jacob, Lydia Flem, Jocelyne François), l’affirmation d’une ligne éditoriale ne devant rien au spectacle du jour.

Consacré très largement à l’écrivain et plasticienne Claudie Hunzinger, le dernier numéro (42) de cette revue de littérature enchante, et étonne, notamment par la présentation, accompagnée d’un entretien, de quelques-unes des photographies de la modèle Isabelle Mège, ayant posé nue pour plus un grand nombre de photographes de renom.

Ayant choisi de vivre en 1966 à Bambois, dans les Vosges, à 750 m d’altitude, pour y élever avec son mari des moutons, Claudie Hunzinger, née en 1940, a préféré les beautés et rudesses de la nature aux facilités des plaines.

« Quand nous sommes arrivés ici, confie la romancière à Gilbert Moreau, il y a cinquante ans, nous étions les seuls sur la montagne. Toutes les fermes des alentours étaient abandonnées. Les deux que nous avons pu acheter, pour presque rien grâce à la Safer, étaient vraiment délabrées et leurs terrains difficiles à faucher. Mais rien ne m’a paru hostile (…) ce qui m’a plu, ce que j’ai adoré, c’était la bataille, c’était l’aventure, les défis à relever, le manque d’argent, les obstacles à franchir. »

Bambois, la vie verte (1973), La langue des oiseaux (2014) et Les grands cerfs (2019) sont, parmi bien d’autres titres, des livres allant à la rencontre du sauvage, des animaux, des herbes.

« Quand je me suis fixée à Bambois, au fond des montagnes, Bambois et Paris formaient une complémentarité. »

Ayant comme boussole existentielle le De natura rerum de Lucrèce et les ouvrages de Carlos Castaneda, Claudie Hunzinger a fait de son lieu de vie le centre d’un territoire fictionnel constamment repris.

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Isabelle Mège © Gladys

« Bambois la vie verte avait été un petit livre culte dans certaines milieux. Des filles nous écrivaient, venaient nous voir, nous aidaient aux fenaisons, aux cueillettes, des Françaises, des Suissesses, des Américaines. Elles restaient. Repartaient. Parfois des garçons. C’était tout naturel. »

Aux champs, les soubresauts de l’Histoire paraissent bien dérisoires, quand il s’agit d’abord de savoir quelle plante cueillir avec précision pour la soupe du soir.

Gilbert Moreau : « N’avez-vous jamais regretté d’être venu ici ? »

Claudie Hunzinger : « Non. C’est sans arrêt de la gratitude. Une énorme surprise : Ils ne nous ont pas eus. On leur a échappé ! On a échappé à presque tout. A l’ennui. Au conformisme. A l’argent. Je n’en reviens pas qu’on y soit arrivés. C’était l’essentiel. Il est là, l’essentiel. Ne pas se faire prendre par la société. Rester libre. »

Habiter à la lisière, ne pas dépendre, observer, et participer au grand parlement des vivants.

« Où est la fouine que j’avais vue, de mon bureau, déménager ses petits à pleine gueule, un à un, filant de l’autre côté de la vitre, un jour de pluie diluvienne tandis que la même pluie gouttait sur ma table par le toit pourri dont les crochets rouillés cédaient ; et les ardoises glissaient, je les entendais glisser ; et la pluie trempait mon cahier, tandis que je me demandais ce que j’allais devenir, n’ayant nulle part d’autre où déménager mes livres. Où est la fouine ? Où ? »

Pour la décrire, Béatrice Commengé, lancée sur les routes de campagne pour rejoindre Bambois, emploie le beau néologisme « vécrire ».

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Isabelle Mège  © Leo Divendal

Autre « femme passionnée, obstinée et libre », la modèle Isabelle Mège dont la beauté irradie chacune des photographies offertes à Gilbert Moreau, méditative chez Jean-François Bauret, muse idéale chez Willy Ronis, louve sexuelle chez Seymour Jacobs, troublante innocente chez Christian Vogt.

Audace d’écrire aux artistes admirés, audace de se déshabiller devant leur objectif, audace de symboliser le feu calme du désir.

« Le vêtement est un masque ; la nudité permet d’atteindre une vérité profonde de l’être et une certaine intemporalité. Le corps nu affirme sa présence ; la peau, révélée par la lumière, est une matière extraordinaire. »

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Isabelle Mège © Jean-François Bauret

Emma Pitoizet, mère de Claudie Hunzinger présente dans ce volume 42, décrit ainsi, en octobre 1945, la petite fille qu’aurait pu être cette belle noiseuse dans l’intermonde des anges : « Son teint est resté pâle et quand elle n’est pas défigurée par la gêne, d’exquises courbes de sensibilité peuvent modeler son visage. Elle n’est pas comme les autres. Une grâce spéciale la nimbe. C’est une enfant qui pourrait faire don d’elle-même pour qui elle aimera. Il y a place en elle pour plus grand. »

Définition d’une vie touchée par l’art, la littérature, le sacré.

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Les Moments Littéraires, textes de Claudie Hunzinger, Pierre Schoentjes, Béatrice Commengé, Yoshiko Watanabe, Emma Pitoizet, Isabelle Mège, Stéphane Lambert, Jean-Pierre Georges, Anne Coudreuse, 2eme semestre 2019, n°42, 168 pages – 300 exemplaires

Les Moments Littéraires – la revue de l’écrit intime

 

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