11 Novembre, allumer des contre-feux, par les étudiantes et étudiants de la Haute école des arts du Rhin

Élodie Meas - Strasbourg - 2014
© Elodie Méas / HEAR

Le 11 novembre 1918 est bien entendu une date clé de l’Histoire de France.

On en profite pour ne pas aller à l’école, rester chez soi, se rendre au cimetière, en se souvenant parfois vaguement des raisons de ce jour férié.

Pour commémorer véritablement l’Armistice de 1918, il fallait en réinventer les codes, graves, nécessaires, et assommants.

Des étudiantes et étudiants de la Haute école des arts du Rhin (HEAR) ont entrepris, à l’initiative de leurs professeurs, Alain Willaume, Philippe Delange et Jérôme Saint-Loubert Bié, de rendre compte à leur manière, le plus souvent décalée ou impertinente, des cérémonies célébrant la fin de la Première Guerre mondiale.

Grâce à la HEAR, le 11 novembre devient hautement désirable.

Qui l’eut cru ?

Josué Graesslin - Pont-à-Mousson - 2013 - 02
© Josué Graesslin / HEAR

Qu’apprend-on à la Haute école des arts du Rhin (HEAR) ?

Philippe Delange et Jérôme Saint-Loubert Bié : Il est difficile de répondre brièvement à cette question… Cependant, on peut dire qu’il y a principalement trois options à la HEAR: Art, Design et Communication, cette dernière étant composée de trois ateliers dont celui de Communication graphique.

Au-delà des champs strictement professionnels du graphisme qui sont bien identifiés et que l’on enseigne dans cet atelier, on y forme un certain nombre de métiers : graphiste auteur, photographe de presse, photographe documentaire, photographe ou directeur artistique de mode, photographe/illustrateur, graphiste/typographe, graphiste/designer interactif, graphiste/illustrateur, graphiste/vidéaste, voire de nouveaux métiers pas encore réellement identifiés… Ces quelques exemples illustrent le positionnement de l’atelier qui vise à développer, en plus de la pratique du graphisme, la photographie, le numérique et la vidéo, en encourageant une pratique expérimentale, informée et critique. L’enseignement de la photo fait partie intégrante de la pédagogie revendiquée par l’atelier de communication graphique et a pu donner lieu à un projet comme celui de cet ouvrage collectif 11/11, Un regard décalé sur les commémorations du 11 Novembre.

Théophile Martin - Strasbourg - 2014 - 01
© Théophile Martin / HEAR

Alain Willaume, Quel type d’enseignement y dispensez-vous ?

Alain Willaume : J’y ai mené durant treize ans (je n’y suis plus aujourd’hui) un atelier de photographie où j’accompagnais les étudiants sur la mise en images d’une idée ou d’une thématique particulière que je leur soumettais durant chaque semestre. À charge pour eux, en toute liberté et avec la technique de leur choix, de la mettre en œuvre jusqu’à sa restitution finale.

Zoé Quentel - Strasbourg - 2012
© Zoé Quentel / HEAR

Le livre 11/11 est le fruit d’un travail avec les étudiantes et étudiants de l’atelier de Communication graphique de la HEAR ayant eu lieu lors de workshops menés par Philippe Delangle et vous-même. Comment avez-vous travaillé et bâti votre projet collectif ?

Alain Willaume : Dans le cadre de « Lignes de front », un projet transversal labelisé par la Mission du centenaire de 14/18 et initié à la HEAR par Philippe Delangle sur le thème de cette guerre, j’ai proposé comme contribution de suivre les commémorations avec les étudiants d’année 3 et 4 que j’avais dans mes cours. J’ai donc durant quatre années, avec d’autres enseignants volontaires pour les encadrer, emmené les étudiants qui souhaitaient y participer sur des théâtres d’opération spécifiques : la place de la République à Strasbourg la première année, puis à Gentioux, la petite commune du centre de la France connu pour avoir un monument aux morts pacifiste, puis le kilomètre zéro à la frontière Suisse-France-Allemagne et ensuite, dans diverses villes, dont Verdun et l’ossuaire de Douaumont où des cérémonies spécifiques avaient lieu.

Les étudiants avaient entière liberté pour couvrir la manifestation à leur façon. C’est cette diversité qui donne le ton général de l’ouvrage et sa richesse d’approche, ce que Nicolas Beaupré, dans sa préface, détaille avec intelligence et humanité.

Djelissa Latini ÔÇô Mardi 11 novembre 2014, 11 h, sur le parking dÔÇÖun supermarche╠ü a╠Ç Kehl
© Djelissa Latini / HEAR

Vous avez souhaité présenter un « regard décalé » sur les commémorations du 11 Novembre. Y a-t-il eu dans votre atelier un tropisme belge ? Je pense par exemple au travail de Djelissa Latini montrant des frontaliers faisant leurs courses ce jour hautement symbolique, et aux images de petite restauration et de verres d’alcool de Josué Graesslin.

Alain Willaume : Les étudiants avaient entière liberté pour couvrir la manifestation à leur façon. Je dois dire que de manière un peu malicieuse, je présageais qu’en ne donnant aucune directive particulière aux étudiants, il y aurait des approches atypiques et c’est précisément ce qui m’intéressait dans cette expérience, en contraste avec la gravité du sujet.

Quentin Chastagnaret - Strasbourg - 2014
© Quentin Chastagnaret / HEAR

Comment hériter vraiment ? Avez-vous frôlé l’irrespect mon général ? Bousculer les codes, n’est-ce pas aussi une façon d’en célébrer la force ?

Alain Willaume : Précisément. La bousculade est d’autant plus visible quand tout le monde se croit obligé d’être au garde-à-vous. C’est ce contraste qui est digne d’étude. D’autant plus que le mouvement général était d’abord de la part des étudiants une relative timidité face à la gravité de l’enjeu, une relative surprise aussi je crois, de se retrouver en situation réelle de travailler sur une commande photographique : comment se tenir face à un tel enjeu ? Que tenter de faire, de dire… sur ce sujet finalement si lointain et légèrement ennuyeux ? Comment gérer une certaine indifférence « naturelle » face à un tel sujet pour une génération assez facilement oublieuse ? Et comment faire acte de création en quelques heures seulement dans un réel aussi tranché.

Eva Lambert - Méricourt - 2013
© Eva Lambert / HEAR

11/11 est-il un livre au principe carnavalesque, à tout le moins hybride ?

Alain Willaume : Il y a de ça, ne serait-ce que parce que cinq « promotions » d’étudiants, qui ne se connaissaient pas, ont travaillé sur le même sujet sans avoir, et sans chercher à avoir, une vue d’ensemble du projet final. Ça part un peu dans tous les sens, ça tente, ça avance, voire ça recule, mais tout y passe au final. Ou presque…

Magali - Brueder - Le Vieil Armand - 2013
© Magali Brueder / HEAR

Quelles sont selon vous les plus belles idées ayant émané des participant(e)s des workshops ?

Alain Willaume : Vous en avez vous-même déjà cité. J’ajouterais peut-être la lettre de Julien Bartissol (p108-109), l’étudiant qui ne voulait pas participer et que nous avons « convaincu » de mettre par écrit ses réticences, est également très significative et intéressante à lire.

Maxime Mouyssset - Strasbourg - 2012
© Maxime Mouysset / HEAR

Il y a de la gravité dans les images en noir et blanc de Lisa Pagès, de la punkitude chez Zoé Quentel, de la tendresse chez Elodie Méas, de la fanfaronnade de sauvegarde dans les selfies de Quentin Chastagnaret, de l’élégie dans les très beaux polyptiques graphiques de Théophile Martin. Comment avez-vous composé et rythmé votre ouvrage ?

Philippe Delange et Jérôme Saint-Loubert Bié : Ce sont des étudiants de la promotion 2018-2019 (Julien Gatard, Clara Luzolanu et Sabrina Muschio), encadrés par Philippe Delangle et Jérôme Saint-Loubert Bié, qui ont conçu la maquette finale de manière très libre car nous voulions que la conception soit le fait des étudiants. Plusieurs tandems ou trios d’étudiants avaient déjà proposé des principes graphiques, mais les promotions d’étudiants se succèdent plus rapidement que la durée de gestation d’un tel projet, ce qui n’a pas permis aux premières pistes d’être finalisées. C’est l’une des contraintes de travailler avec des étudiants car l’on est dépendant du calendrier académique : on ne voit au mieux les étudiants qu’une fois par semaine et il y a de nombreuses périodes de vacances, examens, etc. Le projet a donc mis du temps à aboutir.

Iris Winckel - Strasbourg - 2012
© Iris Winckel / HEAR

La sélection des photos s’est faite sous la forme d’entretiens sous la houlette d’Alain Willaume et de Philippe Delangle, pendant deux jours, avec un petit groupe d’étudiants, qui n’étaient pas auteurs des photos mais qui endossaient à cette occasion le rôle de graphistes. Un certain nombre de thèmes s’est alors dégagé et ce sont ceux-ci qui structurent l’ouvrage dans sa version finale.

Clara Neumann - Le Vieil Armand - 2013
© Clara Neumann / HEAR

Il était extrêmement important que le livre soit « éditorialisé » c’est-à-dire que des choix soient opérés dans la masse des images et des contributions, et que la séquence soit construite, afin de donner du sens à cet ouvrage. Nous ne voulions pas que le livre soit une simple accumulation de photographies, avec par exemple une ou deux double pages par étudiant, en ordre alphabétique, comme c’est souvent le cas dans les livres collectifs, mais au contraire que les partis pris éditoriaux soient clairs et assumés. Malheureusement, un certain nombre de contributions n’ont pu être incluses, car tous les étudiants n’ont pas fait parvenir leurs photos. Néanmoins, la somme d’images accumulées était de plusieurs milliers. Il était également très important que le travail soit contextualisé, et c’est à Nicolas Beaupré, qui est historien spécialiste de la Grande Guerre, que nous avons confié ce travail, et nous avons beaucoup apprécié la manière dont il s’est prêté au jeu.

Laure - Cohen - Mémorial du Linge - 2014
© Laure Cohen / HEAR

Alain Willaume : Ce que j’en dirais à titre personnel est que je trouve intéressant de constater que la maquette finale est extrêmement austère, presque sèche, et qu’elle est un contraste très intéressant avec le côté carnavalesque que vous avez remarqué. Sans l’ombre d’une fantaisie graphique, sans céder aux facilités des modes du moment, en ignorant même ouvertement certaines règles de la mise en page, cette forme éditoriale apporte un contrepoint radical, presque gênant, et donne une qualité supplémentaire à l’ouvrage et en déplace encore plus le propos.

Lisa Pagès - Strasbourg - 2014
© Lisa Pagès / HEAR

Pourquoi avoir conclu votre livre par des photographies, très réussies, de paysages, urbains par Natalya Novikova, de tranchées par Eva Lambert, de ligne de front par Ambre Quemin, de champs de batailles et cimetières à la limite du fantastique par Estelle Bizet, Zoé Quentel et Magali Brueder ?

Philippe Delange et Jérôme Saint-Loubert Bié : C’est vraiment une décision des étudiants : dès le départ, leur idée était qu’il y ait une progression dans le déroulement du livre, qui démarre sur un ton plutôt « léger » pour se terminer sur des images plus graves, d’où la figure humaine est quasiment absente, sinon par les traces de la guerre. Un des principes de maquette, qui finalement n’a pas été retenu par la dernière équipe, était d’ailleurs que le papier soit très fin et léger dans les premières pages, et d’un grammage de plus en plus important au fur et à mesure de la progression dans le volume, pour créer une sorte de dégradé tactile en écho avec la nature des images.

_MG_4243
© HEAR

Certaines propositions ou/et réflexions d’étudiants étrangers vous ont-ils surpris ?

Alain Willaume : Ce qui m’a le plus surpris, durant les deux premières années du projet, a été de découvrir une très grande quantité de photos montrant la cérémonie de dos ! Quelle belle métaphore inconsciente pour dire, pour nous dire, à nous les enseignants, que les étudiants se sentaient « loin » du sujet. J’ai d’ailleurs voulu le montrer très vite en faisant faire ce grand mur de l’exposition d’étape qui a été montée en 2014 à la Chaufferie, la belle galerie de la HEAR : une sorte de planche-contact géante de tous ces dos de militaires ou d’anciens combattants pris, sans se concerter, durant les deux premières années du projet par près d’une dizaine d’étudiants. Dans la scénographie, ce mur était lui-même tenu à distance des spectateurs de l’exposition par des barrières utilisées dans les manifestations pour tenir le public à distance.

Estelle Bizet - Le Vieil Armand - 2013
© Estelle Bizet / HEAR

Que représente pour vous, Alain Willaume, le 11 Novembre ? Votre œuvre peut-elle se comprendre vraiment sans envisager le moment d’effondrement civilisationnel que fut la Première Guerre mondiale ?

Alain Willaume : C’est d’abord pour moi tout un lot de souvenirs d’enfance lié à la branche de ma famille paternelle qui vivait autour de Verdun. Les visites aux ossuaires souvent boueux et aux cimetières militaires exagérément géométriques faisaient partie du programme plutôt sévère de nos vacances et les histoires de guerre racontées par mon grand-père Gueule Cassée en étaient souvent la bande-son. Cet immense gâchis inutile de vies, cet épouvantable abattoir d’amour, d’insouciance et d’énergie qui précède lui-même l’Holocauste sont une des composantes de la tâche aveugle majeure du XXè siècle de l’Europe. Comment dès lors espérer s’y soustraire ? Ce pessimisme primal et cette défiance vis-à-vis de ceux qui croient avoir la responsabilité politique des peuples sont sans doute à la source de bien des phosphènes qui obscurcissent obstinément ma vue. La génération qui a travaillé sur ce livre est la proie d’autres prédateurs, et à l’échelle planétaire de surcroît ; je comprends qu’ils aient d’autres chats à fouetter que de se retourner sur ce passé déjà lointain mais ils ont une tâche tout aussi ardue, voire pire, à affronter.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Photos onze onze5
© Julien Bartissol / HEAR

11/11, Un regard décalé sur les commémorations du 11 Novembre, photographies des étudiantes et étudiantes de la Haute école des arts du Rhin, préface de Nicolas Beaupré, HEAR / La Nuée Bleue, 2019, 200 pages

Haute école des arts du Rhin – site

La Nuée bleue

Natalya novikova - Pont-à-Mousson - 2013
© Natalya Novikova / HEAR

Alain Willaume

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s