Cuba, la révolution, la mémoire, et le sucre, par Pierre-Elie de Pibrac, photographe

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@Pierre-Elie de Pibrac / Agence VU’

Desmemoria est un excellent titre, disant à la fois la mémoire et l’amnésie, la présence et l’absence, la survivance et l’effacement.

C’est ainsi que Pierre-Elie de Pibrac nomme son livre consacré aux travailleurs de l’industrie du sucre à Cuba ayant participé activement à la révolution cubaine.

Qui sont-ils ? Que reste-t-il de leurs rêves d’égalité et de justice sociale ? Que penser aujourd’hui de l’utopie castriste ? La Révolution valait-elle le sacrifice d’une vie ?

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@Pierre-Elie de Pibrac / Agence VU’

Fruit d’un double séjour au long cours à Cuba en 2016 et 2017, durant lequel le photographe vécut en immersion chez des familles de la communauté des azucareros, Desmemoria est un témoignage sur le quotidien d’un peuple s’étant battu contre l’impérialisme, sans craindre l’isolement, ni la pauvreté.

La lutte était belle, nécessaire, exaltante, mais la réalité soixante ans plus tard reste âpre, difficile, incertaine.

Les usines sucrières censées porter économiquement la révolution ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, vaisseaux fantômes livrés à l’assaut des tempêtes tropicales.

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@Pierre-Elie de Pibrac / Agence VU’

Le temps a passé, destructeur et impitoyable, mais il n’invalide pas les rêves.

Composé de plusieurs corpus d’images, en noir & blanc et couleurs (des portraits réalisés à la chambre), Desmemoria dit à la fois l’usure et l’échec (relatif) des ambitions révolutionnaires, et la vie quotidienne d’ouvriers vivant pauvrement, sans jamais opposer espoir historique des renversement des rapports de domination et précarité des conditions de vie actuelles.

Pierre-Elie de Pibrac montre les impasses d’un projet industriel conçu comme un effort collectif devant mener à l’émancipation de tous.

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@Pierre-Elie de Pibrac / Agence VU’

Les murs sont effondrés, les toitures sont tombées, les logements attenants aux usines sont vétustes et délabrés.

Il y a de grandes déceptions, des peines tous les jours, mais il y a encore monde, espace commun, sentiment d’une Histoire en cours à mener tant que faire se peut ensemble, quand partout s’imposent désormais le démonde et l’ethnocide.

« Le sucre, écrit Olivia Misoffe, est le sang de Cuba. Il est son âme aussi. Depuis des décennies, la culture de la canne a façonné les structures tant économiques que sociales et identitaires de l’île. Elle est à l’origine de la mixité culturelle du pays, elle a déterminé et symbolisé ses progrès technologiques, elle a également joué un rôle majeur dans la propagande castriste. »

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@Pierre-Elie de Pibrac / Agence VU’

Les regards des Cubains que Pierre-Elie de Pibrac photographie en disent long, à la fois la lassitude et la fierté d’être là, dans la fatigue et le bricolage existentiel.

Couper la canne à sucre est harassant, c’est un travail pour les damnés de la terre et les oubliés de la prospérité.

Che Guevara hante encore l’imaginaire, c’est une figure positive, un portrait persistant sur une cuve vide.

Impression d’économie à bout de souffle, d’attente, de résignation peut-être.

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@Pierre-Elie de Pibrac / Agence VU’

« Des 156 usines existantes en 2002, poursuit Olivia Misoffe, seulement 42 restent en activité à ce jour. En quelques années seulement, la vie de plusieurs millions de Cubains a perdu tout son sens. »

Dans une fiction inédite composée pour le livre de Pierre-Elie de Pibrac, intitulée joliment Mémoires de l’oubli, Zoé Valdès décrit l’arrivée dans une fabrique de sucre d’une jeune fille de onze ans, témoignant ainsi de son expérience d’ouvrière : « Qui n’a jamais mis les pieds dans une plantation de canne à sucre à deux heures de l’après-midi, pendant que les hommes sont en pleine récolte – après un déjeuner servi sur un plateau en aluminium garni de trois louches de farine, d’un bout de maquereau provenant d’une boîte de conserve bulgare et d’une confiture fadasse de je ne sais quoi, le tout avec un verre d’eau – qui n’a jamais couru, comme j’ai dû le faire, les mains encombrées d’une cruche quasiment plus grande que son propre corps, ne peut pas savoir, ne pourra jamais ne serait-ce qu’imaginer ce dont je parle. »

Voilà, on ne peut pas vraiment imaginer, mais on essaie, on se glisse dans le coin d’une usine, d’une image, et on regarde, on écoute, on se laisse dériver, on pense.

Desmemoria nous y invite.

Desmemoria

Pierre-Elie de Pibrac, Desmemoria, textes de Zoé Valdés (traduction Aymeric Rollet) et Olivia Misoffe, édition Nathalie Chapuis, création graphique & mise en pages Wijnt je van Rooi & Pierre Péronnet, Editions Xavier Barral, 2019, 216 pages – 140 photographies noir & blanc et couleurs

Editions Xavier Barral

Pierre-Elie de Pibrac

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@Pierre-Elie de Pibrac / Agence VU’

Exposition à l’Espace Dupon Phidap (Paris), du 6 novembre 2019 au 17 janvier 2020

Espace Dupon Phidap

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Se procurer Desmemoria

 

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