Une déclaration d’amour féministe, queer et antiraciste, par Emilie Hallard, éditrice et photographe

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© Emilie Hallard

C’est un ouvrage très politique, conçu, à partir de la franche nudité de ses modèles, comme une interrogation sur la place des corps dans la société, sur la différence, sur le genre.

Contre la logique biopolitique du triage des corps et des sensibilités, contre la violence de l’évaluation différentielle des êtres humains, Emilie Hallard a construit et pensé Les corps incorruptibles.

Sur la page, des corps de toutes formes, de toutes couleurs, de toutes pilosités, de tous âges.

Emilie Hallard : « Les corps incorruptibles sont une déclaration d’amour féministe, queer, et antiraciste. »

Les corps exposant ici leur nudité sont beaux, émouvants, terriblement vivants.

Voilà l’humanité ancienne et pourtant très nouvelle, loin des canons de la beauté officielle, et de sa marchandisation plus ou moins consciente.

Les corps incorruptibles, qu’accompagnent des textes d’une grande force combattive, est un éloge de la diversité et du vivre-ensemble, doublé, dans la tradition de Judith Butler et Paul B. Preciado , d’une remise en question des normes.

Les corps nus de ce livre sont des puissances d’affirmation, des regards directs plantés dans les yeux de leurs spectateurs, des sensibilités refusant les discours de séparation.

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© Emilie Hallard

Avez-vous conçu Les corps incorruptibles à la fois comme un hymne à la diversité et comme une arme de guerre ?

Je ne me reconnais certainement pas dans le vocabulaire belliqueux et « testostéroné » de l’arme de guerre. Je suis féministe militante mais ma démarche s’inscrit dans un tout autre ordre, celui du respect, de la diversité, du care, de la solidarité et de la sororité. Les corps incorruptibles sont une invitation à réfléchir à un monde plus inclusif, à nos biais et préjugés, à ce que nous imposons à nos propres corps, aux hégémonies masculines et féminines, aux systèmes d’exploitation hétérosexuels, racistes et capitalistes et à la notion de performance ; à déconstruire nos référents hétéronormés, eurocentriques et capacitistes et à prendre conscience de nos privilèges. Et dans un idéal queer, j’aimerais qu’un jour tous ces corps aient la même valeur et cessent d’être politiques. Mais en attendant, je célèbre cette diversité en portant un regard tendre et bienveillant sur mes pairs, oui. Mais tout en lançant des pistes de réflexions.

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© Emilie Hallard

Qui sont vos modèles ?

Mes modèles sont celleux qui vivent sur votre palier, à l’autre bout de la ligne de métro ou du monde, des personnes cisgenre ou transgenre, binaires ou non, des hétéros et des personnes LGBTIQ+, des bourgeois.es et des travailleur.ses du sexe, des jeunes et moins jeunes, des noir.es et des blanc.hes, des gros.ses et des minces, des personnes en fauteuil roulant et d’autres bien installées dans leur canapé. Iels ont tout.es pour dénominateur commun de refuser certaines normes machistes, capacitistes, racistes et LGBTQ+phobes.
Iels sont incorruptibles, tant depuis leur enthousiasme que leur vulnérabilité.

Comment les avez-vous rencontrés ? Des ami-e-s essentiellement ?

J’ai d’abord travaillé avec des ami.es et leurs cercles, puis via les réseaux sociaux j’ai ciblé mes recherches sur des plateformes de minorités (antiraciste, antigrossophobie, etc.), et j’ai abordé des inconnu.es dans l’espace public. J’ai moi même intégré de nouveaux cercles au fil des années qui m’ont permis d’aller plus loin dans le projet. De très belles relations se sont nouées et des collaborations ont même vu le jour suite à certaines rencontres.

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© Emilie Hallard

En revanche, ce qui est assez intéressant, c’est de se poser la question de qui je n’ai pu photographier, c’est-à-dire certaines personnes dont le corps demeure toujours très tabou et « géré » de façon paternaliste, soit de par leur diversité fonctionnelle, leur maladie, l’aspect de leur peau, leur classe sociale ou encore leur culture. Ce sont les grands absent.es du livre, et je le regrette immensément.

A quelles difficultés avez-vous été confrontée pour la conception de ce livre ? Est-il tel que vous l’aviez rêvé ? La conception de la maquette et de la structure générale a-t-elle évolué ?

Je dirai que je n’ai été confrontée à aucune vraie difficulté, même si derrière un dispositif assez simple en apparence, s’en cache un autre beaucoup plus complexe.

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© Emilie Hallard

Nous avons vraiment fait le livre que nous voulions. J’ai eu la chance extraordinaire de travailler avec une équipe de rêve, qui, à l’instar des modèles, est principalement composée de femmes et de personnes queer et/ou racisées.

Ma collaboration avec la designer Silvia Renda du studio Radial Radiant a été particulièrement fructueuse car elle a su poser un œil neuf sur le projet et l’aborder avec une approche très contemporaine, politique et graphique. Et j’en avais vraiment besoin après des années de travail en solo. Nous lui devons notamment une couverture très forte, où elle a su poser des questions ultra pertinentes : Comment communique-t-on aujourd’hui avec le visage et le corps nu d’une femme noire sur une couverture ? Comment se défaire des références postcoloniales de type National Geographic ? Comment parler de politique antiraciste sans s’approprier les codes iconographiques de la lutte des Afro-américains des années 1970, par exemple, tout en permettant d’entrer dans le livre avec bienveillance pour admirer ces corps nus, et parfois vulnérables ?

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© Emilie Hallard

Dans le fond, le livre est organisé par chapitre, aux thématiques de plus en plus percutantes, et dans la forme, la chromi est notamment l’un des fils conducteurs entre les images. On doit le travail très subtil de retouche numérique sur les couleurs et les lumières à Rémy Moulin qui a sublimé les images, et enfin le magnifique travail d’impression à Nova Era, situé ici à Barcelone. Et les traductions de Kali Sudhra et relectures de Claude Lemaire sont fantastiques. Tout le monde s’est énormément impliqué. C’est ma Dream Team ! et je pense que le livre est encore plus beau que ce dont j’avais rêvé. Vraiment.

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© Emilie Hallard

Le corpus théorique nourrissant votre pensée sur le genre est-il en grande partie celui des autrices de votre livre, Virginie Despentes (texte de liberté absolue, à la façon d’Aimé Césaire), Jean Kilbourne (sur la publicité comme emprise et violence), Daria Marx (« une grosse queer » fière de l’être), Nicole Seck (de la fétichisation du corps des femmes noires ), Julie Rambal (le paradigme du corps sportif et de performance pour les hommes), Elvira Swartch Lorenzo (des cheveux des femmes noires, Judith Butler (de la dissociation de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle), Erin MacKean (l’injonction et le devoir de beauté), Antonio Centeno (les nouvelles masculinités) ?

Oui, bien sûr, ils viennent soutenir le partage du vécu de mes modèles et se substituer à leurs paroles. Ces textes et ces rencontres ont été transformateurs. Ils ont contribué à une immense prise de conscience de mes privilèges en tant que femme blanche valide. Je ne pose plus le même regard sur la société, mes consœurs, ma vie… et je crois que la rencontre avec Antonio Centeno a été l’une des plus enrichissantes qui m’ait été donnée de vivre. Le soutien et l’enthousiasme des autres autrices ont été un véritable gage de confiance, et qui m’indiquaient que j’avais pris la bonne direction et que le travail était cohérent.

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© Emilie Hallard

Employez-vous, et selon quelle définition, le mot « beauté » ?

J’emploie le mot « beauté » (ou guapo / guapa en espagnol) comme nom pour interpellez mes amis. C’est l’usage principal que j’en fait.

Trouvez-vous à Barcelone où vous vivez une société plus tolérante, plus ouverte à l’expérimentation de nouvelles formes de vie et de sexualités, que, par exemple, à Paris ou plus largement en France ?

Barcelone, comme beaucoup de villes du sud de l’Europe, est une ville très précaire. Elle est victime du tourisme de masse, d’une économie peu diversifiée, de faibles ressources en eau, de narco trafiques, de loyers exubérants, de procédures de légalisation des sans-papiers très lentes et d’une société très divisée sur la question de l’indépendantisme. Tout ceci ne laisse pas beaucoup de marges aux expérimentations de nouvelles formes de vie. En revanche, les communautés LGTBIQ+ bénéficient de beaucoup de respect et de liberté dans l’espace public. C’est une ville très gay friendly. En France, aussi incompréhensible que cela soit pour un pays majoritairement laïque et soi-disant ouvert, l’homophobie y est terriblement présente et nous ramène vraiment à un autre siècle (coucou la Manif pour tous !). Et question racisme, l’Espagne et Barcelone, sont toujours aussi à la traîne que leurs homologues européens. Aucune avancée de ce côté-là, et il va falloir que ça change.

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© Emilie Hallard

Les corps incorruptibles est le quatrième livre de votre maison d’édition Maria Inc., après le succès de Furie de la photographe et performeuse iconoclaste Romy Alizée. Comment pensez-vous son évolution ? Quelles sont vos prochaines idées de publication ?

Le livre de Romy a marqué un tournant dans la ligne éditoriale de Maria Inc., à savoir que j’ai décidé à ce moment-là de ne publier plus que des photographes femmes ou trans. J’aimerais me tourner pour les prochains livres vers des autrices racisées et pouvoir donner plus de visibilité à certains travaux extraordinaires, mais aussi publier d’autres sujets que corps et sexualités car de nombreuses artistes abordent d’autres thématiques tout aussi passionnantes.

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Propos recueillis par Fabien Ribery

Emilie Hallard, Les corps incorruptibles, textes de Judith Butler, Antonio Centeno, Virginie Despentes, Jean Kilbourne, Daria Marx, Erin McKean, Elvira Swartch Lorenzo, Nicole Seck, Julie Rambal, éditions Maria Inc., 2019, 120 pages – 500 exemplaires

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© Emilie Hallard

Maria Inc.

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