Vers la poésie, ou la mort, par Varlam Chalamov, écrivain russe

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« Pour ma part, j’ai depuis longtemps décidé de consacrer le reste de ma vie à cette vérité-là. »

Varlam Chalamov, auteur mondialement connu des Récits de la Kolyma, œuvre retraçant sous forme de fragments son expérience concentrationnaire dans les mines d’or de l’Extrême-Orient russe, eut le courage, après sa libération en 1951, de rétablir son nom dans l’espace littéraire de son pays.

Dans ses lettres à Alexandre Soljenitsyne, de 1962 à 1966, il donne sa vision du système concentrationnaire, faisant une analyse précise de la prose de l’auteur de la nouvelle Une journée d’Ivan Denissovitch, comme de la littérature concernant les camps.

Mais s’il est admiratif, Chalamov n’est pas déférent, disputant à Soljenitsyne tel ou tel détail lui paraissant invraisemblable, discutant avec intelligence une œuvre alors encensée – c’est la première fois qu’est ainsi décrite si précisément une réalité officiellement déniée -, analysant chacun des personnages essentiels.

« Vous avez su, lui écrit-il par exemple dans sa première et longue lettre, trouver une forme particulièrement percutante. Le problème est que la vie quotidienne au camp, le langage du camp, ses pensées ne peuvent se concevoir sans jurons, sans insultes de la pire espèce. »

Puis, s’interrogeant sur le rôle de chef de brigade : « J’ai rencontré des dizaines de fois le cas d’un homme fort qui, travaillant avec un coéquipier faible, continuait sans rien dire, prêt à supporter ce qu’il faudrait. Mais sans blâmer son camarade. Etre envoyé au cachot à cause d’un camarade, écoper d’une peine supplémentaire, et même mourir. Tout plutôt qu’ordonner à un camarade de travailler. Voilà pourquoi je ne suis pas devenu chef de brigade. Plutôt mourir. »

Il importe pour Chalamov ayant conscience de la valeur historique des témoignages, fussent-ils inscrits dans une fiction, de ne surtout pas trahir la réalité : « La syphilis contractée par un mégot. Personne au camp ne l’attrapait de cette façon. Ce n’est pas de cela que l’on mourait. »

Il faut avoir connu les mains gelées mises dans l’eau froide pour être capable de les évoquer vraiment.

Au camp, on fusille chaque jour, on est tabassé, on est la proie des truands et des poux, on subit une terreur permanente.

« Dans votre nouvelle, la direction est très absente (la haute direction, y compris le directeur général des mines), celle qui fait commerce de gros gris auprès des détenus par l’intermédiaire du détenu de service, à raison de cinq roubles la cigarette. »

Jalousé par les Moscovites – parce qu’il n’est pas de la capitale, mais de Riazan -, peut-être trop certain de ses dons de déchiffrement de l’âme humaine, Soljenitsyne est sur la question des camps d’internement soviétiques un interlocuteur privilégié, Ivan Denissovitch étant considéré comme « un brise-glace qui peut ouvrir à la société, à la jeunesse, la voie de la vérité ».

Profession de foi : « La vie de Pouchkine, de Blok, de Tsvetaïeva, de Lermontov, de Pasternak, de Mandelstam est infiniment plus précieuse à l’homme que celle de n’importe quel constructeur de vaisseau spatial. »

Il faut se battre pour des vers exacts, pour que leur publication soit exacte, pour que la réception soit exacte.

Lettre de 1966 : « Je ne partage pas l’idée de la permanence du roman, de la forme romanesque. Le roman est mort. C’est justement pourquoi les écrivains s’acharnent à se justifier, affirmant que tout est pris sur le vif, que noms de famille eux-mêmes sont conservés. Le lecteur qui a vécu Hiroshima, les chambres à gaz d’Auschwitz, les camps de concentration, qui a été témoin de la guerre, verra dans toute fiction une offense. Pour la prose d’aujourd’hui, pour celle de demain, l’important est de dépasser les limites et les formes de la littérature. »

Adorno diagnostiquait l’impossibilité d’écrire des poèmes après Auschwitz, quand pour Chalamov, ce ne peut être que la seule réponse juste si elle se place du côté du document.

Mais le volume que publient les éditions Verdier ne comprend pas que des lettres au grand Soljenitsyne, recueillant aussi les la correspondance avec l’admirable Nadejda Iakovlevna (madame Mandelstam), et quatre lettres à des amis du camp.

Chalamov s’enthousiasme pour le manuscrit de Souvenirs, traduit en français sous le titre Contre tout espoir (Gallimard, 1972-1975) – après être parvenu clandestinement aux Etats-Unis -, œuvre exceptionnelle retraçant la vie du poète de l’acméisme, Ossip Mandelstam, constamment persécuté, et de l’asphyxie de la culture russe par le régime stalinien : « Le manuscrit montre combien fut âpre la lutte de chaque jour, de chaque heure, et pendant tant d’années, contre les mouchards et les informateurs de tous âges et de tous rangs. Mais comme fut grande aussi la force de résister. Cette force de résister, morale et spirituelle, on le sent à chaque page. L’auteur de ce manuscrit a une religion de la poésie, de l’art. A chaque ligne, elle sous-tend le texte ; une religion sans aucune mystique, absolument terrienne, qui par ses canons esthétiques trace les limites éthiques, les frontières morales.»

A trente ans, Mandelstam ressemblait à un vieillard, il était peut-être le plus grand.

« Le dialogue littéraire était puni de mort, de mort, écrit Chalamov. C’est une chance pour Mandelstam qu’il ne soit pas arrivé jusqu’à la Kolyma, qu’il soit mort du typhus pendant une quarantaine. Ossip Emilievitch a évité le plus terrible, le plus avilissant. Si j’avais l’occasion de recommencer ma vie (et j’éprouve une grande joie à être revenu et à rencontrer des gens, même si me revient à la mémoire tout ce que j’ai dû subir), je me suiciderais dans un coin de la cale avant d’arriver à Magadane. »

Pasternak ? « Il passa sa vie enchaîné. Il était peu écouté dans sa famille, qui le traitait comme un simple d’esprit, ou lui imposait des gens qu’il n’aimait pas. »

Aout 1965 : « On a tué ma chatte Moulkha. D’une balle dans la tête. Dans les jungles moscovites, ouvertement. C’est un général qui a tiré. A l’Ouest existent partout des sociétés protectrices des animaux, on y prélève un impôt qui permet au gouvernement de protéger les animaux. Chez nous, la mort, l’assassinat sont seuls considérés comme affaires d’honneur, de gloire. L’assassinat massif des chats et des hommes est un des traits distinctifs du socialisme, de la structure socialiste. »

On lira Chalamov, comme l’un des témoins majeurs de l’enfer au XXe siècle.

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Varlam Chalamov, Correspondance avec Alexandre Soljenitsyne et Nadejda Mandelstam, préface de Irina Sirotinskaïa, traduction du russe par Francine Andreieff, relue par Luba Jurgenson, Verdier poche, 2019, 288 pages

Le domaine russe chez Verdier, c’est aussi des œuvres, parmi tant d’autres, de Evgueni Zamiatine, Vélimir Khlebnikov, Daniil Harms.

Editions Verdier

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Se procurer Correspondance avec Alexandre Soljenitsyne et Nadejda Mandelstam

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