Epuisé de douceur, Frédéric Berthet, écrivain

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« Et ils ne voulaient pas me montrer ce qu’il y avait derrière, parce qu’il n’y avait rien derrière, et qu’ils n’auraient pas supporté mon exclamation douce : ‘Mais il n’y a rien derrière ! Encore une glace à la menthe ?’ »

Admiré pour une poignée de livres – Daimler s’en va, Felicidad -, Frédéric Berthet (1954-2003), amoureux des femmes, de leur corps, de leur sommeil, de leur affairement, est un écrivain d’une élégance folle, et quelquefois d’une écriture ivre ou somnambule.

Il y a ainsi en littérature des comètes, Raymond Radiguet, Jean-René Huguenin, Henri-Pierre Roché.

Berthet possède une voix unique, très grave, très légère, à la Fitzgerald.

J’ouvre son journal, transcrit par son ami Norbert Cassegrain, écrit entre Paris et New York, de 1979 à 1982, dans la perspective d’un grand roman appelé Trêve.

Journal de Trêve (Gallimard, L’Infini, 2006), page 173 : « La paix ! La paix ! Je réclamais, en retraversant la plage, et mon ombre s’allongeait, car le soleil se couchait dans mon dos. J’étais furieux, mais je ne savais pas contre qui. Le sable était tiède sous mes pieds, petits nuages zigzaguant au gré des corps allongés, toutes les baigneuses semblaient en négociations avec l’éternité. Mais, de l’autre côté du golfe, une fumée noire s’élevait, encore quelques hectares de pins qui flambaient, le diable était sur les collines. Qu’as-tu fait aujourd’hui ? Tu es arrivé. Tu es arrivé hier, mais il faut deux jours pour s’installer. La paix ! Marcher dans le sable vous donne toujours l’allure d’un homme ivre. »

Les éditions La Table Ronde publient pour la première fois en poche, depuis sa parution chez Denoël en 1986, le recueil de nouvelles Simple journée d’été, qui fit connaître la très belle prose de Frédéric Berthet, drôle, consciente des vanités de l’existence, quelque peu désespérée.

Une maison à vendre, un parc, des voitures modernes, des visages nobles, indifférents au temps qui passe.

Dialogues rapides, des filles ravissantes, des baisers sous les tilleuls.

« Elle avait le teint mat, deux yeux verts et une ombrelle japonaise dont elle se servait pour faire semblant de jouer au croquet. »

Une tortue s’appelant Desdémone.

Une barque, un air de jazz.

« Charles dégagea sa main droite – celle qui doit toujours rester libre lorsqu’on chemine aux côtés d’une jeune fille – pour tirer l’épée. »

Des calissons, un livre de Pierre Jean Jouve, des coussins.

« Et tu vas me prendre comme ça, mourante, en sueur… »

Un bref silence, un voilier, des ellipses.

« Sur la place de la Concorde, elle mettait généralement le bras dehors pour signaler qu’elle voulait tourner. Ce matin-là, alors qu’elle agitait son poignet par la portière en décrivant un orbe gracieux et indécis, une grande quantité de voitures parvinrent à l’éviter, mais une camionnette grise venue de la Madeleine frôla doucement son pare-chocs et déposa l’équivalent d’un baiser sur le clignotement avant-droit. »

Des scènes, des tableaux, des ombres errantes.

« Je pense, déclara-t-il en se prenant la tête entre les mains, que si nous admettons que nous sommes le rêve d’une ombre, et que, partant du principe que la vie est un songe, considérant encore qu’un fantôme peut difficilement en pincer un autre, si rien n’existe que le sentiment pur de l’existence… »

Le récit, la story ? Peu importe, mais pas la buée, le swing des phrases, le tempo, la balance du vide.

« Ah… Worth, Worth, Worth… soupira-t-elle en passant directement de première en troisième. Qu’est-ce que tu dis ? »

Words, words, words.

Et ça, génial, comme du Françoise Sagan : « Quelle peste, songea-t-il. Mais quelle. Vingt-quatre ans. Depuis cinq ans sur le marché. Inévitable. Inaccessible. Ignoble. Et beaucoup d’autres adjectifs, commençant par d’autres lettres. Mais unique. Prototype trop cher pour pouvoir être fabriqué en série. Aime-la. »

Tout ceci s’appelle Education française.

Un coup d’envoi, pour un aimé des fées.

A quelle heure le gin tonic ?

La vie est un roman.

Une belle Américaine en terrasse, libertine, libre d’avoir traversé l’enfer des autres, là-bas.

Fatale, adorant être draguée.

S’appelle peut-être Aurélie.

« C’est le seul personnage secondaire qui me semble indiqué. Tu vois, un revolver discret, genre coup-de-poing, crosse de nacre, œil noir et intelligent, et six amours de comparses dans le barillet qui donne de la vie et du relief à l’ensemble et accoururent au moindre signe du doigt. »

Et ça, qui fait mourir : « Quand il rouvrit les yeux, Constance s’était endormie, comme à son habitude, c’est-à-dire sans qu’elle s’en aperçût. Il existe ainsi des êtres qui n’incarnent pas vraiment l’innocence, mais se confient à l’existence, et qui s’en sortent malgré tout. Elle donnait toujours l’impression d’avoir été surprise par le sommeil en plein vol, à la manière de ces Dianes chasseresses qui gardent sans effort une jambe levée, et même immobile et profondément lovée dans le creux de la nuit, elle restait d’une grande légèreté. »

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Frédéric Berthet, Simple journée d’été, nouvelles, La Table Ronde, La Petite Vermillon, 2019, 224 pages – publié une première fois par Philippe Sollers en 1986 chez Denoël dans la collection L’Infini

La Table Ronde

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Se procurer Simple journée d’été

 

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. A dit :

    On a envie de lire…
    et puis on a presque peur que ce ne soit pas aussi bon que l’article…
    Un enivrement des sens!
    Merci

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  2. Matatoune dit :

    Magnifique chronique !

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