No one is innocent, par Adel Abdessemed, plasticien

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Retracer l’histoire d’un artiste majeur en étudiant l’iconographie de ses cartons d’invitation, l’idée me plaît beaucoup, qui est celle des éditions Marval-rueVisconti dirigées par Juliette Gourlat et Jean-Noël Flammarion leur consacrant un livre de belle facture, très stimulant intellectuellement.

L’artiste d’envergure internationale, d’origine algérienne – né en 1971 à Constantine – vivant en France depuis 1994, est Adel Abdessemed, que L’Intervalle a présenté plusieurs fois – notamment à travers les analyses d’Hélène Cixous (Les Sans Arche, Gallimard, 2018 ; Insurrection de la poussière, Galilée, 2014).

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Par le truchement d’un dialogue avec Jérôme Sans, critique et commissaire d’exposition, le questionnant sur ses expositions personnelles – à partir des cinquante cartons d’invitation reproduits ici recto verso -, le plasticien retrace vingt ans de création (2001-2019) de dimension politique.

« Du dessin à la photographie, de la sculpture au film, il est l’auteur d’un vaste répertoire visuel composé d’images médiatiques, de symboles religieux, de substances enivrantes, de figures animales et humaines, qu’il manipule, étire et réinvente dans une grande variété d’approches. Ses christs en barbelés, ses vidéos d’abattages d’animaux, ses carcasses d’avions pliées et de voitures brûlées dessinent une vision du monde axé sur l’horizon des sacrifices, des catastrophes et des traumatismes contemporains. »

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Peut-on être innocent ? Comment arracher la violence à la violence ? Comment dessiner une identité dans l’exil ? Comment échapper au poids des représentations religieuses ? Quelles sont les meilleures façons de faire tomber les murs ? Comment traverser le décor saturé de fils de fer barbelés ?

« Le 11 septembre 2001, confie Adel Abdessemed, j’étais aux Etats-Unis et j’ai vu la seconde tour tomber. Julie [son épouse] l’a filmée avec sa caméra. Nous sommes retournés une semaine plus tard à P.S.1 pour saluer les équipes du musée, montrer notre soutien et notre affection, ainsi que notre choc, et personne ne nous parlait, ni à moi ni à Julie. Personne ne venait nous serrer la main, tout le monde me voyait désormais comme un terroriste. Cet acte de racisme à notre égard a été un choc profond. »

Un squelette vole (Habibi), un citron est écrasé sur le macadam, sept chats lapent du lait, des sangliers se promènent paisiblement rue Lemercier (Paris), des queues d’avions sont tressées, des animaux sont abattus avec une massue (vidéo Don’t Trust Me), un imam est filmé nu, Zidane est sculpté au moment de son coup de tête sidérant contre Marco Materazzi (mondiale de 2006), une barque de migrants cubains flotte dans l’air, telle une embarcation funéraire égyptienne.

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« Je peux changer radicalement de langage, d’écriture, de trame. Je suis plus du côté de Joyce, avec un peu de Duchamp, une petite dose de Picasso, et je coupe mon oreille parfois comme le faisait très bien Van Gogh. Cela dépend des jours. »

La rue comme lieu même du politique est un espace où réinventer, bousculer, interroger le sens même de notre vie intime et sociale.

Carton d’invitation de 2007 : The street is my heart.

Un autre, de 2007 également, d’influence ironiquement nietzschéenne : Also Sprach Allah.

2012 : Who’s afraid of the big bad wolf.

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Approchez-vous, ne vous approchez pas, il y a là, au fond de la salle, quatre Christ en fils de fer barbelés. Voici votre Dieu, votre frère, votre père, votre fils.

Adel Abdessemed prend feu : mais comment purifier sans se brûler ?

Un enfant d’ivoire crie, pleure, le napalm est entré dans ses poumons et ronge sa chair.

Carton de 2013 : L’innocence du réel.

Grand lecteur, l’artiste soigne ses titres, conçus souvent comme des impulsions électriques, des décharges mentales, des points de stupeur : Solo, Mon Enfant, Merci, Oiseau, L’Âge d’or, Soldaten, Tschüss, Palace, Jalousies.

Les dessins sont très souvent au charbon, ils sont de cendre, de suie, du temps des maléfices.

Ils sont de silence et de recueillement.

Un pigeon voyageur taxidermisé porte des bâtons de dynamite – même procédé avec une tortue placide – métaphore d’une violence exercée par les hommes contre la possibilité même de l’indemne.

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Adel Abdessemed, Catalogue raisonné des cartons d’invitation (expositions personnelles 2001-2019), auteurs Adel Abdessemed et Jérôme Sans, Marval – rueVisconti, 2020, 128 pages

Catalogue Marval-rueVisconti

 

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