L’écorce encore vive de l’arbre dépouillé, par Frank Smith, poète

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« nous écrivons des obscurités nouvelles »

Le corps va plus vite que nous, il ne cesse de se modifier.

La première phrase prononcée est déjà bien en retard sur les transformations de qui l’a lancée plus tôt.

Vingt-quatre états du corps par seconde, écrivent chez Lanskine Jean-Philippe Cazier et Frank Smith, au moins.

Le corps n’existe pas, pas plus que la femme ou l’homme, mais des myriades de singularités, de bizarreries, d’incongruités, à chaque instant et sous-instant et sous-sous-instant.

Nous ne nous appartenons pas, nous errons en nous, comme dans le langage.

Parce que rien ne nous rassemble tombe le poème comme un manteau de velours sur la peau nue d’un roi.

Les phrases nous arriment, et nous mènent par le bout du nez, à supposer que nous ne l’ayons pas perdu, avalé par le visage de l’autre.

Tout se tient, tout mute, tout fuit, tout se réunit, tout cherche à exprimer.

Le corps, exploité, mutilé, torturé, assassiné, est le politique même, il crie en silence.

« le silence de chaque vie de l’histoire / le silence de chaque animal de l’histoire / le silence de chaque ciel de l’histoire / de chaque pluie de chaque rêve / le vivant des choses du monde / ce que dit le silence / la nuit de la nuit du silence / des peuples effacés le silence des animaux / le silence de chaque visage / le silence de chaque désert / où on peut s’asseoir sur l’herbe / le corps dit qu’il est un autre / une matière découpée et assemblée variable / le corps a des cheveux rouges / le corps écoute des voix dans sa tête / le corps écrit sur une page blanche ce que disent les voix / le corps écrit avec son sang rouge »

Le corps est un train dans la nuit.

« le corps parle de la résistance du Vietnam / il dit qui se souvient de la résistance du Vietnam ? / le corps marche dans la rue c’est la nuit / le corps entre dans un bar et fume une cigarette / le corps dort dans la rue derrière une porte mal fermée / le corps travaille comme nettoyeur de wagons à la SNCF »

Vingt quatre états du corps par seconde est une partition, est une révolution, est un corps aux mille têtes, est un livre qui pivote, est un brasier de questions, un dialogue impossible.

Voilà aussi Pour parler, livre composé de 115 sonnets accompagnés de dessins de Julien Serve, série née sous l’impulsion de Barbara Polla pour sa galerie genevoise, Analix Forever, qui les a exposés en 2015.

Le système est clos, ouvrant pourtant sur de multiples propositions, interrogations, chemins, failles, impasses.

« mais comment parler du monde / si un corps a un poids / y a-t-il des corps sans poids / y a-t-il des poids sans corps »

Sur papier calque les mots tremblent, sur qui les dessins se posent parfois en transparence.

115 états de sonnets, comme autant d’expériences à la limite du dire.

Pas de rime, une métrique libre, un lyrisme sec, mais une tectonique des plaques souples, comme si les tercets et quatrains pouvaient changer de place, passer d’un sonnet à l’autre de façon fluide, dans la géométrie cadencée.

Dessins et textes entrent en collusion, ou pas, et la communication reste de l’ordre d’un miracle.

« j’essaie de ne pas me laisser abuser / par la forme très phrase d’une phrase / et tout ce qui gravite autour d’elle »

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Jean-Philippe Cazier & Frank Smith, Vingt-quatre états du corps par seconde, éditions Lanskine, 2018, 72 pages

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Frank Smith & Julien Serve, Pour parler, Creaphis Editions, 2019

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