Cinquante nuances de gris, une dérive urbaine, par Mark Ruwedel, photographe

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© Mark Ruwedel / MACK

Après l’excellent Ouarzazate, publié en 2018, les éditions londoniennes MACK offrent aujourd’hui à Mark Ruwedel une nouvelle visibilité avec Seventy-two and one half miles across Los Angeles, livre témoignant à sa façon très plasticienne d’un itinéraire l’ayant mené de chez lui, à Westchester, à la station de métro San Bernardino, sur les traces de son ami et auteur Nigel Raab.

Né en 1954, vivant et travaillant en Californie, ce projet mené de 2011 à 2014 a permis au photographe de traverser des réalités socio-culturelles et géographiques très diverses.

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© Mark Ruwedel / MACK

On pense bien sûr ici à Ed Ruscha, à son intérêt pour la banalité, les stations-service, et les palmiers de la côte Ouest.

Les jardins sont vides, où sont passés les habitants ? Le véritable lieu de résidence n’est-il autre que l’automobile ?

La marche urbaine de Mark Ruwedel est une lente dérive à travers des paysages marqués par des structures d’inspiration moderniste ou postmodernes, des poteaux, des lignes électriques, des panneaux de signalisation.

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© Mark Ruwedel / MACK

Tout fonctionne, mais tout est vide.

Tout est impeccablement ordonné, mais tout est en passe de se craqueler sous le soleil.

Des flux de voitures.

Des trottoirs aussi larges que les éléphants du grand Hannibal.

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© Mark Ruwedel / MACK

En nuances de gris, Mark Ruwedel photographie dans le décor des rues désertées une possibilité d’incarnation, comme l’attente d’un Dieu nouveau.

On ne manque pas de place, mais où sont les âmes ?

Les Etats-Unis sont-ils un vestibule, une corniche, un purgatoire ?

Les pavillons sont spacieux, aussi les garages, et les villas néo-palladiennes.

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© Mark Ruwedel / MACK

La vie est un palmier ironique mal coiffé, ou un mur de lierre servant de camouflage.

Des rideaux, des grilles, des haies de protection.

Le relevé des formes posées dans l’espace comme des excroissances mentales fait songer quelquefois au travail d’inventaire d’Eric Tabuchi.

Il y a ici aussi, en Californie, un burlesque certain, une sorte de second degré permanent des bâtiments eux-mêmes, comme s’ils ne prenaient pas vraiment leur rôle au sérieux, et qu’ils se moquaient bien de leurs occupants.

Le principe de Seventy-two and one half milles est musical, de variations successives, de modulations et reprises.

Bernard Plossu a lui aussi cet intérêt pour le tout du rien des pylônes électriques (voir son ouvrage publié à la Non-Maison en 2019), qui, à un degré intense de contemplation, deviennent sublimes simplement d’être là, plantés dans l’espace, identiques d’abord, et finalement tous singuliers.

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© Mark Ruwedel / MACK

Le cauchemar climatisé pointé par Henry Miller est une évidence, mais, malgré tout, au coin d’une vaste avenue, la scène d’un marchand ambulant ayant installé son caddie près d’un grillage le séparant d’une sorte de no man’s land pourrait avoir lieu dans les faubourgs de Casablanca, de Amman ou du Caire.

L’effort de civilisation est le rêve d’un arbre hirsute n’en finissant plus de rire.

On divorce ici pour 499 dollars, qui dit mieux ?

Il y a quelque chose d’admirable dans le pur esprit du rien déguisé en routine quotidienne, en routes menant au travail, en logis proprets, en restaurants de Tacos édifiés dans le néant.

Les terres sont sèches, le soleil est implacable, on distribue, on classe, on évacue.

La question de l’ennui se pose-t-elle encore ?

Saint-Antoine-au-désert, priez pour nous.

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Mark Ruwedel, Seventy-two and one half miles across Los Angeles, From Westchester to San Bernardino, text Nigel Raab, designed by Morgan Crowcroft-Brown, MACK, 2020

Mark Ruwedel à la Yossi Milo Gallery

Site des éditions MACK

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Se procurer Seventy-two and one half miles across Los Angeles

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