Sainte-Anne, mère des divans, par Delphine Horvilleur, rabbin

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Sous-titré « L’exigence d’interprétation », Le rabbin et le psychanalyste, réflexion de la rabbin Delphine Horvilleur sur l’exégèse infinie, pourrait être un conte inédit d’un Jean de La Fontaine d’aujourd’hui.

Après Diane et Actéon. Le désir d’écrire, de Yannick Haenel (chronique à retrouver dans L’Intervalle), ce deuxième volume d’une collection dédiée à l’élargissement de la psychanalyse – des conférences prononcées à Sainte-Anne – est une stimulante présentation de la pensée juive, antitotalitaire par essence.

Proposant, non une vérité, mais un processus d’interprétation sans fin des versets de la Bible – tout pratiquant juif devrait au fond être un talmudiste passionné -, l’attitude juive face au texte est celle d’une remise en question permanente du sens, tout au moins une méthode d’affinage progressif ne déniant pas les brusques embardées, le dernier lecteur étant toujours à venir.

Delphine Horvilleur nomme le féminin cette capacité d’ouverture du lecteur à ce qui le déplace, le déroute et le révèle comme autre.  

« Un logiciel, écrit en préface Stéphane Habib, pourrait montrer chiffres à l’appui que ce sont les mots – faille, fente, trou, béance – qu’elle aura jusqu’ici écrits et prononcés le plus dans ses textes, dans ses éditoriaux de Tenou’a [revue trimestrielle de pensée juive dont Delphine Horvilleur est la directrice de rédaction], dans ses livres, dans ses offices et dans ses cours. »

Structurant sa conférence par la récurrence de blagues – parce que le travail interprétatif relève aussi d’une pirouette amusante, du witz freudien -, la rabbin libérale s’interroge sur l’identité juive au regard du texte, de son pouvoir dire, plutôt que son vouloir dire.

La lisant, l’écoutant même, je retrouve les mots de Marc-Alain Ouaknin si souvent cité par mon maître en théâtre Daniel Mesguich – « entre la phrase une et la phrase deux, joue toutes les phrases qui n’existent pas » -, le théâtre étant la métaphore de cette liberté fondamentale de l’herméneute.

Nous sommes toujours tués par de mauvais lecteurs, disait en substance Salman Rushdie.

Etre fidèle au texte consiste à ne surtout pas le figer, lui être fidèle dans l’infidélité en quelque sorte : aimer le père sans le fétichiser, le continuer en le trahissant tout en revenant à lui, partir de lui, passer à travers lui.

« L’identité juive joue en permanence sur cette cassure. »

Le mot hébreu dit le passage, la traversée, l’odyssée.

C’est Abraham rejoignant la terre de Canaan que son père rêvait d’atteindre, ne le pouvant peut-être pas.

Il faut pour la pensée juive du manque, du surtout-pas-tout, des brisures, des bris, des entailles.

« On construit une maison et, selon la loi juive, on s’assure qu’il manque un petit bout de peinture, une brique, ou qu’il y a une fissure dans le mur. Telle est la tradition juive : pour habiter une maison, il faut toujours laisser un morceau de mur incomplet, ou une pierre manquante dans l’édifice. C’est un commandement, une injonction, comme si on ne pouvait pas habiter un lieu fini. »

N’est-ce pas le chemin même de toute une vie ? Chercher le dernier fragment manquant, y correspondre, faire du trou un socle ?

N’est-ce pas également quelque chose comme  l’objet a lacanien ?

Cette discipline de l’incomplétude est une ontologie.

Etre soi et l’autre, accepter l’autre en soi, la métamorphose infinie de soi par l’autre.

« Ce qui m’amène à penser, conclut Delphine Horviller dans un éloge de la liberté interprétative, que chaque lecteur, qu’il soit un homme ou une femme, doit s’efforcer toujours d’être une lectrice. Chaque analyste doit peut-être s’efforcer d’être une psychanalyste. En tout cas, chacun doit s’efforcer d’entendre la mémoire et l’oblitération qui dialoguent en lui, peu importe que cette lecture ait lieu à la maison d’études, à la bibliothèque ou sur un divan. »

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Delphine Horvilleur, Le rabbin et le psychanalyste, prologue de Françoise Gorog et Luc Faucher, préface de Stéphane Habib, Hermann Editeurs, 2019, 54 pages

Editions Hermann

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