A propos de prés, par Francis Ponge, poète

Pablo Picasso-Le printemps

Le Printemps, 1956 – Pablo Picasso

« Au dessus des prés à l’aube et le soir, / la nappe de brume »

En 1971 fut publié chez Skira, dans la collection « Les Sentiers de la création », La Fabrique du Pré, de Francis Ponge, livre montrant les dessous – ou brouillons – du poème Le Pré, le poète offrant à ses lecteurs l’occasion de le découvrir à l’établi.

Republié en 1990, puis en 2002 en Pléiade (édition de Bernard Veck), Gallimard en offre aujourd’hui en grand format une belle édition établie par Andrea Guiducci (avec une mise en forme typographique de Pascal Fiévé), la quatrième de couverture reproduisant le texte consacré à sa poétique, Voilà pourquoi j’ai vécu, rédigé dans la nuit du 19 au 20 juillet 1961.

Il s’agit d’exposer une méthode de travail valant ascèse : attendre calmement que chaque chose, chaque être, se révèle dans l’intensité de son existence, et fixer ce vertige.

L’écrivain est ainsi le scribe de « leur déclaration particulière », sculptant des pierres à partir des objets de la nature, meubles ou non – il n’y a que mouvement, métamorphose, rien n’est stable qui sera pourtant stabilisé sur la page.

La fabrique du pré se propose d’ouvrir les portes de l’atelier en montrant le pas à pas de la composition d’un texte, les ratures, les jeux typographiques, les repentirs, les ajouts, les virages, les parcours de sens finement négociés.

Nous entrons dans le risque du poème, livré sans fard à son autonomie aventureuse.

1971 est encore l’époque de Tel Quel, et de la mise à plat du langage, du strip-tease du texte en ses multiples éléments, de l’effacement du sujet au profit de l’écriture s’inventant comme une pure conscience.

Ponge est-il gracquien ? « (Au mois d’août 1960), 30 ans après, nous nous trouvions une fois de plus dans cette région de France, qui a toujours été l’un de nos lieux de prédilection : cette haute partie du Vivarais, où le Lignon, assez improprement appelé Vellave, puisqu’il naît dans le massif du Mezenc, commence à descendre vers la haute Loire (arrosant successivement Faÿ, le Chambon, Tence) avant de s’y jeter, non loin de Monistrol. »   

La matérialité des « beaux textes en langue morte (par ex., pour nous, les textes latins) » et leur mutisme (comment étaient-ils prononcés ?) en font presque des objets de la nature, au même titre que les pierres, ou les lichens.

Les brouillons de Ponge sont très beaux : mots soulignés, incises, encadrements, notations phonétiques, grosseurs de caractères différentes, écritures en tous sens dans les blancs, flèches, citations (Arthur Rimbaud, Philippe Sollers, André du Bouchet).

Ouvrir le Littré, le Larousse, la prairie, voguer au près.

« Le pré, aussi, est une façon d’être. / Décidons de nous y laisser aller, aujourd’hui »

Le poème s’invente, se déplie, replie, multiplie – rien de plus derridien.

Le pré est au travail, travaille, prolétaire de tous les pays des prés.

Sans rature : « La platitude du pré ayant d’abord été dite, / la prise de conscience soudain de la constante / insurrection de l’herbe nous ressuscite. »

Ponge est frère de Lucrèce – De natura rerum –, du tourneur-fraiseur fabriquant sa pièce, et du paraboleur.

Les nuits de création portent conseil, la clarté vient au petit matin : « C’est aussi le lieu de la décision. Des hommes / arrivés debout, l’un d’eux pour le moins, après un / assaut croisé d’épées obliques, demeurera couché, / dessus d’abord puis dessous. »

Ecrire pour comprendre une vision ? la susciter ? en accroître les pouvoirs, la portée, la jouissance ?

Formule pour notre époque : « Voici ce que notre nature veut aujourd’hui : / Notre nature veut que la vérité aujourd’hui soit verte »

Ponge écologue, écosophe, économe de la maison des mots ?

En tout cas, tentant une parole de paradis.

Mais, « Pourquoi ces bâtons dans nos roues et / dès notre issue en surplomb sur la page, / tous ces scrupules »

 

La-fabrique-du-pre

Francis Ponge, La fabrique du Pré, édition établie par Andrea Guiducci, mise en forme typographique par Pascal Fiévé, Gallimard, 2021, 144 pages

Francis Ponge – site Gallimard

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