La morale est un mensonge, par Thomas Bernhard, écrivain

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« Le psychiatre est le plus incompétent des médecins, et il est toujours plus près du crime sadique que de la science. Toute ma vie, ce dont j’ai eu le plus peur, c’est de tomber entre les mains des psychiatres, en comparaison desquels tous les autres médecins, qui sont en fin de compte toujours funestes, sont quand même beaucoup moins dangereux. » (Le Neveu de Wittgenstein)

Thomas Bernhard (1931-1989) a écrit beaucoup de nouvelles, des recueils de poèmes, des romans inachevés, des pièces de théâtre – la plupart créées par Claus Peymann .

L’Italien, que publie aujourd’hui les éditions de L’Herne, est un ensemble de trois nouvelles très maîtrisées regroupées en 1969 par l’écrivain autrichien, et parues précédemment dans des revues.

Gel date de 1963 et Perturbation de 1967 : les années sont fécondes.

Bernhard qui lit alors Wittgenstein, rappelle Dieter Hornig dans son avant-propos, a renoué avec la modernité viennoise honnie par le national-socialisme, et tient, pour le rétablir en dignité, à « démolir » méthodiquement, par la force-outil du langage, son pays au passé ignominieux.

L’italien – matrice de son œuvre majeure publiée en 1986, Extinction – met en scène un riche homme d’affaire toscan énigmatique se rendant à l’enterrement d’un ami aristocrate s’étant suicidé. Le lecteur comprend que dans les bois attenants au château familial se trouve un charnier de la Seconde Guerre mondiale, contenant les corps de jeunes Polonais enrôlés de force dans la Wehrmacht et ayant essayé de déserter.

« L’Italien regarda vers le pavillon de plaisance et dit : « L’abattoir ». Je dis que le jour du massacre, j’avais entendu de ma chambre les cris des Polonais depuis le pavillon de plaisance. Que des années durant à proximité du pavillon de plaisance et partout dans le monde, la nuit, j’avais entendu ces cris. »

A la lisière des arbres, la deuxième nouvelle, emprunte les codes du roman policier : un gendarme attablé dans une auberge observe les agissements d’un jeune couple arrivé tard dans la nuit, et se questionne à partir des indices qu’il récolte, des fragments de conversation, des gestes.

« Dans tout ce que disait le jeune homme, il y avait une menace. Menace, tout est menace. J’entends qu’elle a vingt-et-un ans (est-il plus âgé, plus jeune ?), qu’elle a abandonné ses études (de droit !). De temps à autre, elle dit constater qu’elle ne peut s’en sortir et elle se réfugie alors dans une lecture scientifique (juridique ?). »

Kulterer enfin fait le portrait d’un détenu ayant trouvé dans l’écriture en prison sa principale raison de vivre. Mais celui-ci doit bientôt sortir : la liberté sera-t-elle le tombeau de son inspiration ? Faut-il même retourner à la vie civile ?

« La plupart du temps, ces histoires lui venaient la nuit, il devait, pour ne pas les perdre, se lever et s’asseoir à la table dans l’obscurité tandis que ses compagnons de cellule dormaient, et noter dans cette même « obscurité effrayante » ce qui lui était venu. »

Les récits – de nos vies, de l’Histoire – sont toujours incomplets, voilà pourquoi il faut écrire sans fin, mais aussi parce que le mal aspirant en lui l’ensemble de la création craint qu’on ne formule des phrases qui le réduiront.

Habit de protection, la littérature est aussi une puissance odysséenne : trasumanar, pensait Dante accédant au Paradis. 

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On comprendra mieux encore la planète Bernhard en découvrant le passionnant Cahier de L’Herne que Dieter Hornig et Ute Weinmann ont dirigé.

Des études quant à la sa réception, la reprise d’une correspondance avec son éditeur historique (Unseld), des points de vue d’autres écrivains (Peter Handke, Hélène Cixous, Elfriede Jelinek,Ingeborg Bachmann, Lydie Salvayre), des analyses concernant de possibles filiations (Georg Büchner, Franz Kafka, Jean-Paul Sartre, Samuel Beckett, Elias Canetti) et parentés avec d’autres « souilleurs de nids » (Karl Kraus, Josef Winkler), un dossier sur sa passion du théâtre (très beaux textes des acteurs Bernhard Minetti, Denis Podalydès, Nicolas Bouchaud ; un entretien avec le metteur en scène polonais Krystian Lupa), la musique comme source d’inspiration, un riche cahier iconographique.

Hervé Guibert, qui manque tant, évoque dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990) un sortilège (attention, le passage est éblouissant) : « Je haïssais ce Thomas Bernard, il était indéniablement bien meilleur écrivain que moi, et pourtant, ce n’était qu’un patineur, un tricoteur, un ratiocineur qui tirait à la ligne, un faiseur de lapalissades syllogistiques, un puceau tubard, un tergiverseur noyeur de poisson, un diatribaveur enculeur de mouches salzbourgeoises, un vantard qui faisait tout mieux que tout le monde, du vélo, des livres, de l’enfonçage de clous, du violon, du chant, de la philo et de la hargne à la petite semaine, un ours mal léché ravagé par les tics à force d’assener les mêmes coups de patte, de sa grosse lourde patte têtue de péquenot néerlandais, sur les mêmes chimères, son pays natal et ses patriotes, les nazis et les socialistes, les sœurs, les théâtreux, tous les autres écrivains et spécialement les bons, comme les critiques littéraires qui encensaient ou méprisaient ses livres, oui, un pauvre Don Quichotte imbu de lui-même » (la citation se poursuit)

En 1989, Fernando Arrabal relevait un ensemble de propos peu amènes envers notre pays, soupçonné d’être toujours pétainiste : « La France est le musée le plus poussiéreux et décrépi de l’art national-syndicaliste. » / « Je désire qu’aucun représentant officiel de la France n’assiste à mes funérailles ou à mon enterrement. »  

Krystian Lupa : « Dans Des arbres à abattre, Bernhard dit cette chose extraordinaire : l’artiste est, pour lui, un individu envoyé en quelque sorte dans le cosmos humain pour défendre, de façon radicale, la vérité. »

Il me plaît de lire Thomas Bernhard en martyr insolent et injuste de la vérité, dans un monde crevant de mensonge et de bonne santé.

A propos de sa ferme-foyer située au pied du Höllengebirge : « Ma ferme dissimule ce que je fais. Je l’ai murée, je me suis claquemuré. A raison. Ma ferme me protège. Quand elle m’est insupportable, je cours, je m’en vais, je pars, car le monde me tend les bras. »

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Thomas Bernhard, L’Italien, avant-propos de Dieter Hornig, traduction de l’allemand par Claude Porcell et Eliane Kaufholz-Messmer, Editions de L’Herne, 2021, 110 pages

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Cahier de L’Herne Thomas Bernhard, dirigé par Dieter Hornig et Ute Weinmann, Editions de L’Herne, 312 pages

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