Michel Le Bris en liberté, par Yvon Le Men, poète

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Créateur du festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo (35), l’écrivain Michel Le Bris, décédé le 30 janvier 2021, à l’aube de ses 77 ans, était pour Yvon Le Men plus qu’un ami, un frère.

L’ouvrage d’entretiens Fragments du royaume (La Passe du vent, 2000) que tous deux ont réalisé est une formidable entrée en matière pour qui ne connaîtrait pas cet homme effervescent, auteur notamment de L’homme aux semelles de vent (1977) et de La Fièvre de l’or (1988), dont la vie d’engagements – défense du jazz, défense du peuple, défense de la littérature, défense de la Bretagne sans exclusive – fut un roman

Pour lui rendre hommage, j’ai proposé à Yvon Le Men de publier un texte de son choix dans L’Intervalle.

Inséré dans La Bretagne sans permis (Editions Ouest France), recueil paraissant ce mois-ci conjointement à La Baie vitrée (Editions Bruno Doucey), voici les pages intitulées Fenêtre avec vue sur la Baie de Morlaix, qui restituent avec élan et admiration l’énergie considérable d’un homme pluriel, amoureux de l’oeuvre de Robert Louis Stevenson :

« Et je n’ai jamais fait, de voyage en voyage, que tenter de m’alléger, de me dépouiller de tout ce qui nous englue, d’ordinaire, nous bouche le paysage, pour retrouver, prolonger les échos de ces moments d’éternité, quand le monde était jeune, merveilleusement, miraculeusement jeune.

Michel Le Bris,

Pour évoquer Michel, je commencerai par une fenêtre, une minuscule fenêtre. Elle donne sur un immense paysage. Je commencerai par un petit enfant. Il donne sur un grand rêve, né d’un immense paysage.

En 1944, l’année de sa naissance à Saint-Samson, dans la baie de Morlaix, la deuxième guerre mondiale s’achevait. Quinze années plus tard une Bretagne, aussi, allait s’achever, disparaître, parfois par la violence, dans celle du formica, des tracteurs et des touristes, ces gens qui se jetaient exprès dans l’eau, comme il le dit, dans L’Homme aux semelles de vent.

La première fois que j’entendis son nom résonner à mes oreilles, j’avais 16 ans et nous étions en 1969, dans la queue de comète de Mai 68 où il naquit une seconde fois. Libérez Le Bris et libérez-moi du même coup de ce bahut où j’étais si malheureux. D’accord pour libérer Le Bris ! D’accord pour libérer la liberté ! C’était le temps où la politique flirtait avec l’air du temps, du temps qu’il fait, comme l’avait écrit Armand Robin ; où les gens s’avançaient les uns vers les autres en titubant dans cet air qui prenait dans les cheveux et les âmes. Libérez Le Bris ! Libérez Le Dantec !

Pour l’anecdote ce slogan, qui fut peint sur de nombreux murs en France, coûta à Michel, malgré un diplôme d’HEC, une carrière que, de toute façon, il n’aurait pas suivie, bien que sans ressources, lorsqu’un éventuel futur patron penché à la fenêtre de son bureau tomba pile sur cette phrase rouge sur fond blanc.

— « C’est vous, ce Le Bris ? »

— « Eh Oui… »

Je vois bien Michel glisser sur les trois petits points de sa réponse avec sa voix si douce qui contraste tant avec son énergie.

Et j’imagine la réaction de celui qui ne serait jamais son patron !

Mais en libérant Michel, ils ne savaient pas, ceux qui l’avaient emprisonné pendant huit mois, pour cause de direction du journal gauchiste La Cause du Peuple, qu’ils allaient, en même temps, libérer des mondes et des mondes enfouis dans un homme comme une vague poursuivant une autre vague, avec, tout autour, le vent, le ciel ; le ciel, le vent.

Ils ne savaient pas qu’ils allaient libérer une phrase dont l’écho n’en finirait pas de résonner entre bruits de galets et coups de sabots,

Et nos vaisseaux étaient de pierre et nous étions très bons. On dirait le commencement d’une histoire. On aimerait qu’elle finisse bien. On sait qu’elle finira mal. Et Michel serait le gardien de phare, le gardien du feu de ces histoires. Elles s’entrecroisent, s’entrechoquent, se surveillent, se dédoublent et rêvent l’une de l’autre entre songes et cauchemars. Il veille au grain. Et jette le grain aux autres. Il ensemence nos lectures de ses livres, L’Homme aux semelles de vent, Un hiver en Bretagne, Les Flibustiers de la Sonore, Stevenson : les années bohémiennes, Le Journal du romantisme, Fragments du Royaume, La Beauté du monde, Kong, Les Rêveurs de confins, dont les titres, déjà, parcourent l’histoire et la géographie.

Un hiver en Bretagne, deux mots que j’aime et qui, posés côte à côte, mais dans la main, donnent à rêver la Bretagne encore plus bleue qu’en été, surtout en février ; deux mots qui se souviennent de l’ancien nom de mon département, Côtes du Nord. Je l’ai toujours préféré à l’autre.  Peut-être parce qu’enfant je dévorais, une pile au fond des draps, les contes d’Andersen et de Selma Lagerlöf, les romans de Jack London et les contes de Noël de Charles Dickens et qu’à Noël, justement, j’attendais, les yeux au bord des yeux,  la blancheur de la neige et le miracle des cadeaux. Parfois il y avait, ensemble, les livres et la neige, la neige pour écrire  un livre avec nos pas.  Ainsi que nous le raconte Michel dans ces lignes qui suivent, noires sur la page et blanches dans nos yeux,

 Le 20 janvier 1494, Pierre de Médicis, fils de Laurent Le Magnifique, seul dans son palais de Florence, s’ennuie à mourir tandis qu’au dehors tombe la neige, à gros flocons. Mais voilà qu’il décide de faire appel à Michel-Ange, déjà célèbre, bien qu’âgé seulement de vingt ans, et qui vient de quitter la Villa Médicis pour s’installer chez son père. Michel-Ange bougonne bien un peu qu’on le dérange en plein  travail mais, protecteur oblige, n’en selle pas moins son cheval et court à la Villa, où il trouve Pierre, rêvant devant les jardins blancs, qui lui dit simplement : « Faites-moi un bonhomme de neige »

 Et voilà donc l’homme de l’éternité, qui allait à Carrare choisir lui-même les marbres les plus aptes à traverser le temps, contraint de travailler la plus périssable des matières, et qui invente, sous les regards blasés du Prince, la plus belle, peut-être, de ses statues, la moins mortelle, statue rêveuse, flottante dans les lumières de l’Italie, rendue aux vents et aux mirages de la Toscane, inexistante, presque, et nous rêvons déjà comme si, du temps pétrifié dans le marbre aux évanouissements de la neige, du plus durable au plus éphémère, brillaient, infiniment, infiniment fragiles, les fils d’or de l’éternité. 

 Ne disons-nous pas de certaines neiges qu’elles sont éternelles ? Conjonction de la lumière et du silence, et, peut-être, la seule image de l’éternité inscrite dans notre psychisme, la neige aussi renvoie à notre propre lumière et au silence qui, en nous, demeure : les paroles que nous adresse la neige sont celles-là mêmes de nos enchantements, à la fois les plus singulières et pourtant les plus universellement entendues. Écrivains, voyageurs, ethnologues, géographes ne nous parlent jamais que de leurs neiges – ainsi nous avons tous, je crois, quelque part, nos neiges intérieures. »

 Quand tombe la neige, les instituteurs savent bien que les enfants deviennent intenables, émerveillés, presque fous, comme si elle murmurait à chacun d’eux que la vraie vie, par-delà le tic-tac habituel des choses, est dans le fugitif royaume où s’incarnent les rêves, dans le monde immaculé qu’aucune ombre n’habite, vers cette étoile où, dans le silence, indéfiniment, la lumière se renouvelle – ce monde blanc que seuls connaissent les poètes et les enfants. Plus tard, ils grandiront, bien sûr, ils auront tout le temps d’apprendre combien vite fond la neige – mais je plains ceux-là qui ne savent plus entendre, comme l’écho lointain d’un paradis perdu l’appel, au fond de l’âme, des neiges éternelles… 

En 1990, en réaction à un repli sur lui-même du monde littéraire, Michel crée avec quelques amis le festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Les gens en sortent, comme les enfants sous leur première neige, les yeux encore plus ouverts, les oreilles encore plus creusées, et des mondes plein la tête. Le vent et la mer n’y étant pas pour rien.

Enfant, il a sauté trois classes pour rattraper le temps perdu. Perdu ? Non. C’est dans cette perte qu’il s’est trouvé quand il s’occupait de sa grand-mère. À l’aide d’une baguette elle lui enseignait ce qu’elle savait. C’est dans ce temps perdu qu’il a appris à lire, à écrire, à traverser l’ombre des phrases, la lumière de leurs mots, la raison des verbes, le mystère des noms. C’est en voyant sa mère s’acharner au travail qu’il s’acharna hier sur un troisième cycle de philosophie, qu’il s’acharne aujourd’hui à ses pages, qu’il travaille du matin jusqu’au soir à rapporter le monde, et, s’il le pouvait, les galaxies, dans sa gueule de chien de chasse à tête de chat.

Quand nous nous rencontrons pour d’autres raisons que la préparation d’Etonnants Voyageurs, à l’occasion d’un premier de l’an par exemple, à peine suis-je assis, que déjà nous évoquons le programme du festival pour la centaine d’années à venir. Il a dans sa tête, pourtant pas plus large que la mienne, des kilomètres de projets. Halte, stop, buvons d’abord un verre, lui redis-je, déjà essoufflé par les premiers mètres parcourus d’un bout à l’autre du monde, d’un bout à l’autre des autres. Quand je le quitte le lendemain matin, j’ai juste envie de lire les pages locales de Ouest-France, et encore, pas trop vite, histoire de me reposer de nos voyages spatio-temporels.

Il n’arrête jamais. S’endort comme un enfant, et se relève comme un héros, comme Atlas qui tenait le globe sur ses épaules. Ses connaissances traversent la cuisine où, avec des mots, il accompagne les parfums du repas que nous prépare sa femme Éliane. Il sait pourquoi les citrouilles sont rouges jaunes ou oranges et pourquoi, après minuit, elles ne sont plus des carrosses. Il sait, en débouchant avec délicatesse un Corbières, le nom des quatre points cardinaux qui entourent la vigne et le nombre de gouttes de pluie qui l’arrosent. Il connaît le nom des gagnants des trente derniers tours de France et même, bien qu’il ait un faible pour les gagnants, le prénom des perdants à condition qu’ils entrent eux aussi dans la légende. Son journal préféré n’est pas le Monde des livres, mais l’Équipe et quand il regarde un western il devine si le méchant est bon. Enfin, il connaît, mais un peu, deux ou trois poèmes chinois qui ne pèsent pas plus lourd qu’une ombre sur la lumière d’une page. Où le coincer ? Peut-être au jeu des mille euros ? Dans quel recoin de ses secrets le traquer pour trouver une page blanche, une journée blanche ?

Sans doute dans la façon qu’il a, parfois, de vous écouter avec une immense attention, d’écouter battre votre cœur, de travers.

C’est pour cela que le monde passe par lui pour aller jusqu’à nous. C’est pour cela que nous sommes heureux de travailler avec lui, même si ce n’est pas toujours  à notre  rythme.

Sa phrase, ses livres galopent sur les plaines de l’Ouest américain, grimpent aux montagnes du Tibet, naviguent sur les cinq océans, suffoquent sous la chaleur du Mali, tendent l’oreille au miaulement du chat, à l’aboiement du chien, au tomber de la neige, au hurlement des voitures en Haïti, à l’écho des prières à Jérusalem, mais n’oublient jamais le ressac de la mer et la musique du vent qui depuis toujours bordent son imaginaire. Dont nous grandissons. »

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Yvon Le Men, La Bretagne sans permis, Editions Ouest France, 2021, 220 pages

Editions Ouest France

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Yvon Le Men, La Baie vitrée, Editions Bruno Doucey, 2021, 160 pages

Editions Bruno Doucey

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