Le confinement, la guerre, le retrait des visages, par l’agence de photographie MYOP

01-LEBEUF-17MARS-01
© Ulrich Lebeuf / MYOP

Inspirée pour son nom des initiales du premier vers d’un quatrain de Paul Eluard – Mes yeux objets patients / étaient à jamais ouverts / sur l’étendue des mers / où je me perdais -, l’agence MYOP, née en 2005, est l’un des plus ambitieux collectifs de photographes-auteurs actuels (Stéphane Lagoutte, Guillaume Binet, France Keyser, Olivier Monge, Julie Hascoët, Ulrich Lebeuf, Alain Keler, Jean Larive…)

Alors que paraît chez André Frère Editions, un an après le premier confinement, le très bel ouvrage SINE DIE – 56 photographies pour 56 jours hors-norme -, j’ai souhaité m’entretenir avec Stéphane Lagoutte, actuel directeur de MYOP, Jean Larive et Pierre Hybre, les trois photographes ayant porté ce projet.

On comprendra qu’il ne s’agit pas simplement de photographie, ou d’engagement dans l’art, mais de tenter de remettre le monde à l’endroit.

Ne pas se plaindre ou s’étourdir sempiternellement de ses lamentations, mais faire, créer, agir.

Fenêtre sur cour #4
© Olivier Laban-Mattei / MYOP

Comment parvenez-vous à maintenir l’équilibre entre travail collectif et écritures singulières ?

En étant partie prenante de toutes les étapes d’un projet, de la conception à la réalisation des images, à la DA/direction éditoriale puis l’auto/co-édition et diffusion, comme lors des événements que nous organisons : MYOP in Arles [le concept de festival « MYOP in » a débuté à Arles en 2011 au moment des Rencontres, quand le collectif MYOP a investi un ancien bâtiment municipal à l’abandon pour en faire un lieu d’exposition, de créativité et de festivités. Devant le succès de la première édition de MYOPin en 2011, MYOP s’est à nouveau installée à Arles en 2014, puis à Londres (Photo London), Paris (Paris Photo) et Perpignan (Visa) en 2015, et à nouveau à Arles en 2018 et en 2019], la collection de MYOPzines que nous avons auto-éditée (dont j’ai rendu compte dans L’Intervalle), ou plus récemment SINE DIE, ouvrage co-édité avec André Frère Editions.

En cherchant à valoriser un travail collectif, on fait le pari de construire ensemble du sens.

Ce n’est pas une accumulation, ou une juxtaposition d’écritures, mais une approche complémentaire, dans la diversité des regards et des sensibilités.

Ensuite, intervient une démarche éditoriale ou de direction artistique, portée par MYOP, dans le cadre d’une exposition ou d’une édition, qui s’effectue sur le principe de l’unité.

Nos projets se font donc en deux temps, d’abord créations individuelles sur un sujet commun, puis travail éditorial qui vient mettre du « ciment ».

Plus les écritures sont nombreuses, plus il nous semble important d’accompagner le spectateur/lecteur en rendant lisible la cohérence globale des travaux.

C’est pour cette capacité à maitriser les projets dans leur totalité que des commanditaires font appel à nous pour des projets documentaires d’envergure : MYOP a cette capacité à multiplier les approches, les angles, et à les faire résonner ensemble. Récemment, nous avons travaillé avec la DRAC Ile-de-France sur « l’été culturel 2020 » avec dix photographes de l’agence, ou encore avec la Commission Européenne où cinq photographes sont partis raconter le quotidien des réfugiés dans le monde en pleine pandémie.

16-Larive-01avril-1

© Jean Larive / MYOP

Votre dernier ouvrage collectif, SINE DIE, se présentant sous la forme d’un leporello, couvre la période du premier confinement, il y a juste un an. Comment l’avez-vous conçu ? Selon quels axes directeurs ? Le projet était-il de documenter une situation inédite de 56 jours et d’immédiatement faire archive ? Vous avez d’ailleurs publié sur votre compte Instagram une fresque de 465 photographies, dont 56 ont été extraites pour ce livre.

Dès l’annonce du confinement, on s’est dit qu’on ne voulait pas subir la situation, mais en être acteur comme photographes documentaires. Ce projet a aussi été une façon de tenir, de rester un collectif, alors que le lien social se distendait, et de soutenir / d’inciter les créations de nos photographes.

Il nous est vite apparu que nous devions chroniquer une temporalité qui avait un début (l’annonce du confinement) mais dont on ignorait la date de fin, d’où le titre SINE DIE.

On a choisi de faire une chronique quotidienne sur la base des photo réalisées la veille par tous les photographes de l’agence, à hauteur d’une dizaine d’images diffusées par jour sur notre compte Instagram (https://www.instagram.com/agence_myop/)

Nous avions dès le début l’intention de faire un livre pour avoir une trace de ce moment historique, dans la lignée d’autres projets portés par MYOP, comme Politique Paillettes, qui s’attaquait à la photographie politique à l’occasion de la campagne présidentielle de 2017.

L’idée de ligne à laquelle répond la forme du leporello s’est imposée comme une évidence, pour parler d’une succession de jours et d’un horizon suspendu. Pour le livre nous avons conçu une nouvelle ligne, un recto de 56 images comme autant de jours de confinement. Et un verso reprenant l’intégralité de nos publications quotidiennes de 465 photos.

Chaque photographe était libre de sa production, de ses choix. Très vite se sont dégagées des constantes, des axes d’intérêts communs : la territorialité, l’isolement, les laissés-pour-compte, la disparition progressive des visages. Nous étions toutes et tous sensibles aux marqueurs de la pandémie tout en restant dans une approche documentaire, tournée vers l’extérieur, en essayant d’éviter un quant-à-soi trop évident dans la période. 

Les trois photographes qui ont mené le projet se retrouvaient tous les matins à 9h pour regarder la production de la veille. Ils prenaient entre une et deux heures pour éditer les images reçues, les séquencer, et finalement construire cette ligne d’images. L’ensemble des photographes étaient conviés à ces réunions pour y participer quand ils le souhaitaient.

18-Daniel3avril_07

© Julien Daniel / MYOP

StŽrile / Ed Alcock / M.Y.O.P.
© Ed Alcock / MYOP

Comment avez-vous travaillé avec Michel Poivert, qui a composé pour vous des « antilégendes » ?

Nous avons pu échanger un peu longuement avec Michel Poivert lors d’une visite nocturne de nos expositions pendant l’événement « MYOP in Arles 2019 ».

Quand le projet SINE DIE s’est précisé, on a souhaité travailler avec lui, convaincus que son approche pluridisciplinaire, en tant qu’historien de la photographie, pouvait apporter du recul, de la distance, notamment sur la manière de photographier un tel événement. On lui a envoyé l’ensemble des images, nos publications Instagram, et l’intention qu’on avait pour la maquette. Il a très vite répondu positivement à notre demande.

Michel Poivert ne voulait pas faire une simple préface, il avait vraiment la volonté d’essayer quelque chose. Une expérience d’écriture à partir des images. Explorer l’idée de la ligne, du cheminement, de l’évocation historique et photographique lui ont plu.

Il a été au-delà de nos espérances en proposant un texte atypique, créatif, une expérience d’écriture à partir de nos images et de son propre ressenti sur la période. C’est comme s’il ajoutait sa propre écriture à la somme des nôtres.

35-Lagoutte20avril02
© Stéphane Lagoutte / MYOP

Votre livre interroge, vous le précisiez, en nombre de ses images, la notion même de visage. Que faire de l’altérité et de la reconnaissance quand s’impose le port du masque ?

Pour les photographes documentaires que nous sommes, attachés à l’humain et à ses représentations, la question du visage est centrale. Ne plus les voir est déjà un problème pour nous en tant que personne. Le masque lui-même devient un élément signifiant de la période et de la situation. Il occulte l’individu mais souligne l’épreuve collective.

Tenez, voici le lien d’une tribune écrite pour notre journal ‘What ‘s Up MYOP’ par Julie Hascoët, membre de MYOP – https://medium.com/whats-up-myop/le-nouveau-paradigme-9070bb8d2d

SINE DIE serait-il un premier jalon marquant dans une ère de catastrophes ?

SINE DIE parle bien d’une période révolue, car nous voyons qu’un an après nous ne vivons plus du tout la pandémie comme à l’époque. Cela étant, nous sommes suffisamment au cœur des bouleversements mondiaux pour savoir que nous sommes sur des trajectoires inquiétantes, tant du point de vue écologique que social. Nos photographes travaillent sur ces thèmes au quotidien, et c’est évidemment en grande partie la genèse de leurs travaux.

55-05.Dherbeys10mai.DSC02413WEB

© Agnès Dherbeys / MYOP

La pauvreté confinée est-elle deux fois confinée ? Les photographies sélectionnées sont très attentives à la notion disolement.

Photographier est un acte politique. Nous sommes là pour faire un lien entre des situations qui sont occultées, cachées. Notre métier est de les faire émerger.

On ne lutte pas contre la pauvreté, on lutte contre l’oubli de son existence. Peut-être que notre responsabilité dans la période s’en trouve renforcée.

En ses 56 photographies, SINE DIE construit-il finalement une image mentale ?

C’est justement l’intention de SINE DIE de permettre la construction d’une image mentale propre à chaque lecteur/trice. Aucune image visuelle unique ne saurait épuiser la réalité complexe de cette période, et c’est pour cela qu’on a proposé ce ‘cadavre-exquis’ composé de 56 photographies.

On espère que chacun se remémorera, à travers la lecture du livre, sa propre impression, son propre ressenti du premier confinement.

PierreHybre

© Pierre Hybre / MYOP

Comment considérez-vous le travail dAntoine dAgata durant le confinement, que reprend le livre Virus (Studio Vortex, 2020) ?

Déjà, on a pris beaucoup de plaisir à réaliser notre livre avec deux personnes qui ont l’habitude de travailler avec d’Agatha, Joao Linneu (graphiste, fondateur de VOID) et André Frère (éditeur, fondateur de André Frère Editions).

Antoine a fait sur la période un travail remarquable, en choisissant d’appuyer sur la dimension anxiogène de celle-ci. Nous avons plutôt travaillé sur sa quotidienneté.

Propos recueillis par Fabien Ribery

SineDie_Socials01

SINE DIE, texte de Michel Poivert, direction artistique de Pierre Hybre, Stéphane Lagoutte et Jean Larive, conception et design Joao Linneu, Agence MYOP/André Frère Editions, 2020 – photographies de Ed Alcock, Guillaume Binet, Julien Daniel, Agnès Dherbeys, Marie Dorigny, Julie Hascoët, Pierre Hybre, Olivier Jobard, Alain Keler, France Keyser, Oan Kim, Olivier Laban-Mattei, Stéphane Lagoutte, Jean Larive, Ulrich Lebeuf, Pascal Maitre, Olivier Monge, Julien Pebrel, Jérémy Saint-Peyre

SineDie_Socials02

MYOP

SineDie_Socials04

logo_light_with_bg

Se procurer SINE DIE

SineDie_Socials07

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Ancre Nomade dit :

    Très touché par ce travail qui rejoint un peu l’opus vidéo engagé que j’ai posté sous la rubrique petites fugues il y a 2 j. Merci pour vos articles

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s