Les cris des torturés, par Najah Albukai, dessinateur syrien

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© Najah Albukai 300dpi

© Najah Albukai 

« Une seule œuvre de Najah Albukai suffirait à ouvrir un procès pour condamner les criminels. Il faudrait en ce sens donner des cours aux tyrans. Première leçon : ne laissez jamais sortir de vos prisons les peintres vivants. Ecrasez-les sans attendre. » (Wajdi Mouawad)

La publication an août 2018 dans le quotidien Libération de dessins de Najah Albukai avait suscité une grande émotion.

Dénoncé pour avoir participé à quelques manifestations pacifiques, incarcéré et torturé à plusieurs reprises entre 2012 et 2014 à Damas, au centre 227 – dans les geôles des services de renseignements syriens -, Najah Albukai, né à Homs en 1970, témoigne à travers ses dessins et ses gravures des horreurs commises par le régime de son pays.

Etant parvenu à s’échapper, il vit en exil en France depuis 2015, montrant par ses œuvres les abominations commises par les services de Bachar Al-Assad, toujours à la tête du pouvoir avec la bénédiction de la Russie.

« Mes dessins, écrit-il, n’étaient pas destinés à être exposés ou publiés. En arrivant en France, en 2015, j’ai dessiné sur tout ce qui me tombait sous la main (dos d’affiches, bouts de papiers en tous genres…) pour ne pas oublier. Oublier ces prisonniers maigres, blessés, ces corps qu’il fallait décharger, la promiscuité des prisons, la torture… Dans l’histoire de l’art, les crucifixions sont des scènes héroïques, mais la réalité est abominable. »

Le barbier - © Najah Albukai 300dpi

© Najah Albukai 

Produit à l’occasion d’une exposition à la galerie parisienne FAIT & CAUSE, un catalogue, édité par Actes Sud et Pour que l’esprit vive, réunit d’un côté les dessins de Najah Albukaï, et de l’autre des contributions d’écrivains, régissant directement aux images de supplices, ou évoquant leur lien intime avec la Syrie.

Réalisé à la mine de crayon, les dessins disent l’enfer, la douleur extrême, l’humiliation, le dénuement.

Des instruments de torture, des matraques, des jougs, des bottes.

Des corps décharnés, des cris, des agonisants.

Coups de pieds, bâillon, écrasements, pendaisons.

Sang, déjections, maladies, infections (galle, microbes, furoncles…).

Les planches de Najah Albukai donnent à voir – on pense à Dante vu par Botticelli, à Goya, à Zoran Music -, sidèrent, et font d’abord se taire.

Venu une première fois en France en 1993 étudier en troisième année aux Beaux-Arts de Rouen, le jeune artiste s’est vite aperçu que le dessin y était déconsidéré, voire méprisé, pas assez conceptuel certainement.

Aujourd’hui, c’est cette façon de retranscrire la réalité qui le sauve.   

Au-fond-©-Najah-Albukai

© Najah Albukai 

« L’un des premiers cadavres que j’ai vus, témoigne-t-il, était marqué au gros feutre 5535 et l’un des derniers 5974. Ces chiffres restent gravés dans ma mémoire indiquent que trois cent quarante et un prisonniers sont morts pendant mon séjour du 3 septembre au 11 novembre 2014. »

Pour que l’horreur ne gagne pas, il y a l’art d’exorcisme, et les mots.

Habib Abdurab Sarori : « ‘Le syriaque est la langue des anges’, me disait mon père, à Aden, quand j’avais six ans. »

Santiago Alba Rico : « Nous vivons dans un monde où l’on recourt aux métaphores guerrières contre les virus et aux métaphores sanitaires contre les peuples. Le régime syrien est à l’avant-garde du nouveau siècle. Il nous conduit vers l’abîme. »

Marijosé Alie : « A quoi sert d’avoir un pays, des frontières, de beugler la nation du chacun-pour-soi si on n’est pas capable d’abriter l’humanité ? »

Soud Labbize : « Bientôt, les Syriens pourront parler, comme nous autres Algériens, de ‘décennie noire’, cet autre miroir funéraire dont je crains le dévoilement. »

Farouk Mardam-Bey, dénonçant le maintien par les chancelleries occidentales de Bachar al-Assad : « Cette longue impunité dépasse par ses effets dévastateurs les frontières de la Syrie, devenue pour son malheur une nouvelle métaphore universelle de l’injustice. C’est en quelque sorte un message adressé à la fois aux bourreaux et à leurs victimes où qu’ils se trouvent dans le monde, signifiant aux uns qu’ils ont raison de tuer, persécuter, humilier, et aux autres qu’ils ont tort de vouloir être des citoyens libres et égaux. Les ennemis de leurs peuples sont plus que jamais des ennemis de l’humanité tout entière ! »

Wajdi Mouawad : « Des onze rescapés cambodgiens de la prison S-21 où furent torturés et mis à mort des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, Bou Meng Et Vann Nath étaient peintres. Si aujourd’hui, dans cette prison devenue musée, il est possible de voir les portraits photographiques de chaque victime, que les bourreaux, dans leur folie bureaucratique, ne manquaient pas de prendre pour leurs archives, si la vue de ces visages exposés donne la mesure de la bestialité qui y a sévi, la douzaine de toiles que Vann Nath réalisa après sa libération sont, par sa qualité artistique, davantage qu’un témoignage, l’impitoyable hameçon lancé à notre âme pour nous prendre et nous forcer à pénétrer dans l’antichambre des douleurs. »

Elias Sanbar cite en conclusion de son texte Mahmoud Darwich : « Il y a des morts qui sommeillent dans des chambres que vous bâtirez. Des morts qui visitent leur passé dans les lieux que vous démolissez. Des morts qui passent sur les ponts que vous construirez. Et il y a des morts qui éclairent la nuit des papillons, qui arrivent à l’aube pour prendre le thé avec vous, calmes tels que vos fusils les abandonnèrent. Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. »

Samar Yazbek : « Un jeune Damascène a subi plusieurs séances de torture électrique avant d’être violé par ses tortionnaires, l’un après l’autre. Il m’a dit : ‘Pas besoin de mots grandiloquents, mon corps est mort.’ Il était pourtant si beau, le plus bel homme que j’aie jamais rencontré et, juste au moment de me quitter, il m’a murmuré : ‘Si je n’étais pas croyant, je me serais débarrassé de mon corps, de cette saleté.’ Il me le disait sans émotion, comme s’il était de pierre, et je me suis soudain rappelé ce vers d’un poète arabe préislamique : ‘Ah si l’homme était de pierre !’ »

Mais l’homme, de chair, de mots et de mémoire , n’est pas de pierre.

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Tous témoins, Dessins de prison de Najah Albukai, Syrie, octobre 2015 – juin 2020, sous la direction de Christolhomme, Farouk Mardam-Bey, Sarah Moon et Béatrice Soulé, préface de Jérôme Godeau, Actes/association Pour que l’esprit vive, 2021, 160 pages – auteur des textes Habib Abdulrab Sarori, Santiago Alba Rico, Marijosé Alie, Amadou Amal Djaïli, Sinan Antoon, Mohamed Berrada, Jacques A Bertrand, Philippe Claudel, Marie Desplechin, Dominique Eddé, Alaa El Aswany, Timothée de Fombelle, Laurent Gaudé, Nancy Huston, Souad Labbize, Farouk Mardam-Bey, Wajdi Mouawad, James Noël, Olivier Py, Alan Riding, Sebastiao Salgado, Elias Sanbar, Samar Yazbek

Actes Sud

Exposition de 28 gravures et 16 dessins de Najah Albukai à la galerie FAIT & CAUSE (Paris), du 18 mars au 30 avril 2021

Galerie FAIT & CAUSE

Soirée autour de l’exposition et du livre samedi 20 mars 2021 à La Maison de la Poésie (Paris), diffusée sur les comptes Facebook et Youtube de la Maison de la Poésie et sur les réseaux du MUCEM et de l’Institut du Monde Arabe – mise en scène Wajdi Mouawad, textes lus par Philippe Claudel, Laurent Gaudé, Nancy Huston, Wajdi Mouawad, Jérôme Godeau, musique Najah Albukai (oud et guitare), Nancy Huston (piano), Dominique Mahut (percussions), Bernard Lavilliers (qui chantera L’Espoir)

Maison de la Poésie

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