Papiers recollés, par Jacques Drillon, écrivain

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« Les inversions. Pour Colette, les femmes sont des « chics types ». son premier mari, Willy, c’est « La Doucette » ; son deuxième, Bertrand de Jouvenel, c’est « La Sultane » ; son troisième et dernier mari, Maurice Goudeket, a une « peau de satin ». » (Jacques Drillon)

Dans l’histoire de la littérature mondiale, il y avait A l’ombre des jeunes filles en fleurs (Proust, 1919), L’Amant de Lady Chatterley (D.H. Lawrence, 1928), Le Hussard sur le toit (Giono, 1951) et Le Voyeur (Robbe-Grillet, 1955).

Il y a maintenant de Jacques Drillon, chez Du Lérot éditeur, un livre au titre mariant Pierre Louÿs et Vladimir Nabokov, Le cul rose d’Awa.

C’est un recueil de pensées, de citations, d’images (légendées comme chez Christophe Esnault), données à la fois comme des maximes, des énigmes, et des preuves de l’esprit au travail.

C’est en somme un carnet de notes, à lire littéralement et dans tous les sens.

Des anecdotes, des gens, des phrases.

Du banal et de l’extraordinaire, du macro et du micro, de la pêche à la truite et du trafic hauturier. 

La petite et la grande h/Histoire.

Il faut découper les pages, mais l’on peut aussi les faire bouffer et chercher à deviner les mots manquants.  

Il faut donc se faire plaisir, vagabonder, flâner, saisir et relâcher des propos reprenant aussitôt place dans le courant des mots.

Célébré par le prix Valery-Larbaud pour le premier tome de son autobiographie, Cadence (Gallimard, 2018), Jacques Drillon, dont les lecteurs du Nouvel Observateur connaissent la finesse des critiques musicales ainsi que de ses mots croisés, est un auteur espiègle et profond, ce que prouve, chacun en conviendra, l’un de ses premiers aphorismes : « Le Titien aboie, le Caravage passe. »

Le cul rose d’Awa est le journal d’un veilleur, d’un guetteur, d’un enquêteur – linguistique, grammairien, lexicographe…

La tonalité est généralement humoristique, non uniquement par goût de la fanfaronnade, mais surtout pour ne pas mourir du sérieux des pontifiants.

Farandole de noms, d’historiettes, de traits savoureux concernant (ou venant d’eux) Verlaine, Eric Rohmer, Jean-Luc Godard, Bertolt Brecht, Walter Benjamin, Henri de Montherlant, André Gide, Robert Bresson, Günter Grass, Simon Leys…

Pierre Bénichou au Père-Lachaise à propos d’un camarade journaliste décédé, Serge Lafaurie : « Tu es parti avant nous, ce qui n’arrivait pas souvent au journal. »

Connaissez-vous la différence entre une chaconne et une passacaille ?

Des phrases passent comme des renards dans un sous-bois, ou des fusées : « Son processus vital est engagé », « Le bouquet de persil dans un verre d’eau », « On ne devient pas mozartien, on le naît ».

Un Français parle aux Français : « Véronèse était un peintre. Je répète : Véronèse était un peintre. » ; « Princesse de Clèves. La Fayette, me voilà ! » ; « NTM, Œdipe ! » ; « Les huîtres : plus elles sont grosses, plus elles sont chères.  Le contraire des légumes, en quelque sorte. » ; « Etre un mari-couche-toi-là ».

Sacha Guitry : « Comme j’aurais souffert, si j’avais voulu ! »

Et cette pensée valant poétique personnelle : « L’indication la plus fréquente (et de loin), dans Couperin : « Sans lenteur ». »

Mais au fait, le cul rose d’Awa ? (pour comprendre, relire La pornographie, de Witold Gombrowicz)

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Jacques Drillon, Le cul rose d’Awa, Du Lérot éditeur (Tucson), 2020, 168 pages 

Du Lérot éditeur

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  1. Arnaud DUMOND dit :

    JACQUES DRILLON EST MORT. 

    Une des plus extraordinaires intelligence de notre génération, ce que d’aucuns pourraient qualifier d’humaniste à la Française, vient de tirer sa révérence. Connu surtout comme un admirable critique et musicologue (Le Monde, Nouvel Obs, à la radio etc.), Drillon était pourtant bien d’avantage que cela. Un authentique écrivain, grammairien, penseur. Le tome 1 de sa biographie – « Cadence » (Gallimard) est une mine d’observations sur la famille et sa toxicité éventuelle, les fortifications à la Vauban, la musique dans ses moindres détails, la formation d’un adolescent, la pêche aux écrevisses, Gustav Lehonardt, pèle-mêle… D’une culture vertigineuse (aussi bien sur Verlaine ou Charles d’Orléans que sur Mozart ou Boulez etc.) c’était le genre de personne qui nous dévoile ou pointe tant de choses sans lesquelles nous pouvons vivre en effet, mais tellement moins !
    Critique impitoyable, même ses injustices nous apprenait quelque chose d’essentiel, comme cette remarque dont tout interprète peut faire son miel : « Il avait les qualités requises pour traduire Shakespeare ; ne manquait que le talent ».
    Déchiffreur et transcripteur infatiguable à 2 pianos avec son maître François Michel, aucune pépite de l’univers musical ne lui échappait. Schubert, Lizst lui étaient aussi familiers que son buraliste habituel.
    Il avait attrapé une tumeur au cerveau, un peu comme Gould : le privilège de ceux qui pensent trop ? Il n’aura pas atteint 70 ans mais quand une telle lumière s’éteint c’est tout un pan de la réalité qui soudain disparaît dans l’ombre à l’attention de notre lucidité…
    Drillon est désormais une planète partie tournoyer dans l’univers et qui ne produira plus d’énergie que celle que nous voudrons bien recevoir de son oeuvre, qui reste à rassembler.

    PS
    Fasciné par son « De la musique » (Gallimard) je lui avais décrit mes admirations, l’étendue d’inconnaissance qu’il m’avait révélée par ses éclairs géniaux, mon désir de le reconnaître et celui de le protéger contre cette indifférence de l’actualité qui fait fi de l’éternité en quelque sorte…. Une petite correspondance s’en était suivie où à mes observations passionnées il répondait toujours laconiquement :

    « Merci pour vos encouragements! Que je reçois, très touché, en regardant les pies et les merles boulotter mes restes de meringue (j’ai fait un vacherin je ne vous dis que cela, autre chose qu’un bête défilé de chars d’assaut)… » (mail du 14 juillet 2019)
    Amicalement, J. Dr.

    « Et le vieux François Michel ! Comme j’aurais aimé jouer avec lui les quatuors de Mozart que j’ai transcrits bien après sa mort… Comme certains êtres sont taillés pour vivre! Sans angoisse, sans maladies, heureux d’être là, de faire de la musique, de boire du sancerre, de lire… »

    Ailleurs il m’évoquait une fidèle passion féminine « et ses seins solaires ». Face à une grande mélancolie du monde il avait acquis que « la musique n’apporte pas du plaisir, mais du désir ».
    « Merci mille fois! Je ne suis pas encore mort, même si je vis au-delà de mon espérance de vie, dans un état de vie à crédit… En attendant, j’en profite.
    J’espère que la lecture de huit (!) de mes livres vous donnera tout le plaisir que vous en attendez. Tenez-moi au courant !
    Merci beaucoup! Pour l’instant, je me bats avec la dernière mise à jour de Windows… On est bien peu de chose, comme disait ma grand-mère…
    Amitiés,
    J. »

    Arnaud Dumond, 28 décembre 2021

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