L’écriture comme bacille, par Michel Surya, écrivain, philosophe

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On lit cela chez Michel Surya, tel un chorus d’Albert Ayler, rageur, beau et presque fou à la fois : « La littérature n’est grande qu’à la condition de (se) représenter une femme belle et morte comme la queue d’un rat (Bataille) ; et le putain à l’état bébé chérissant la bouillie de charogne de rat dont on le nourrit (Guyotat). Toute autre littérature est de toujours déjà vendue au divertissement. »

Le propre de l’écrivain est de s’occuper du sale, d’être le cochon par excellence – qu’on égorge -, le rat – qu’on piège et traque -, l’inassimilable, l’immangeable.

On ne mange pas les rats, la société ne peut rien faire quand l’écrivain s’enrage, incapable de le digérer, sauf à le prendre dans les rets du divertissement (Giorgio Agamben désormais ?).

Di-vertissement ou dé-lire, choisis ton camp camarade, non pas toi le communiste, respectable ô combien, mais toi qui ne portes pas encore de nom, l’inconnu(e) qui vient et trouera peut-être le mur, l’air de rien, va savoir.

Ces intuitions, ces idées, sont celles que je lis dans le formidable essai de Michel Surya, Principes pour une littérature qui empeste, Matériologies V, journal philosophique tenu en temps de pandémonie.

On y pense avec Antonin Artaud, Georges Bataille, Gilles Deleuze, Jacques Derrida (un peu), Jean Baudrillard (ses éclairs), Pierre Guyotat, Marcel Moreau.

Des cochons, des rats, des savants, des délirants.

La Pandémie : « Le dieu Pan est mort, il est ressuscité, c’est un microbe, Satan le sage. »

Baudrillard, génial (La Transparence du Mal, Galilée, 1990) : « La viralité est la pathologie des circuits fermés, des circuits intégrés, de la promiscuité et des réactions en chaîne. C’est une pathologie de l’inceste, pris dans un sens large et métaphorique. Celui qui vit par le même périra par le même. L’absence d’altérité sécrète cette autre altérité insaisissable, cette altérité absolue qu’est le virus. »

En temps ordinaire, par exemple en 2017, quel est le chiffre journalier des morts en France ? (1660)

Et en 2020 au plus fort de la crise virale ?

Combien d’écrivains ? Combien de cochons tués par jour ? Et de volailles ? Quel est le prix de votre soumission ? 135 euros ?

« Chaque mesure prise ici, analyse Michel Surya, et pour protéger, resservira là, et pour dominer. Et de provisoire que cette interversion aurait dû être, qui deviendra définitive. »

L’écrivain de nécessité, comme le rat, apporte la peste.

Retourner la terreur des chiffres en terreur de/par la pensée alors que tout devient insupportable dans le divertissement quotidien de la répression, de la délectation morbide et des applaudissements.

Artaud : « Pourquoi l’éloignement, la chasteté, la solitude sont sans action contre l’atteinte du fléau, et pourquoi tel groupement de débauchés qui s’est isolé à la campagne, comme Boccace avec deux compagnons bien montés et sept dévotes luxurieuses, peut attendre en paix les jours chauds au milieu desquels la peste se retire. »

Bataille : « Si nous n’avons d’autre intérêt que celui, négatif, d’échapper au malheur, rien ne restera en nous qui ne soit subordonné. »

Les puritains, ces légions, en rêvaient, l’hygiène anti-rat l’a fait.

Cachez ce sein, ce sexe, ces lèvres, que je ne saurais voir.

La peste soit de la littérature !

Le mot liberté serait-il désormais réservé aux kapos de l’extrême-droite ?

La viralité n’est-elle pas le pendant exact de la pandémie capitaliste ?

Chorus, brûlure fraîche dans la colonne d’air : « L’inconditionnement du « rat » artaldien (il faut continuer d’en faire l’hypothèse – grotesque, ou parce que grotesque) est le même que l’inconditionnement de l’« art » artaldien : qu’il soit la non-forme de l’abattoir, ne serait-ce que parce que ce qui sort de l’abattoir est ce qui est « conditionnable-conditionné », et l’est à la consommation – humaine. Et si Artaud n’avait jamais parlé que de l’anthropophagie dont il ne pouvait qu’être depuis toujours victime ? Ce qui répugnerait dans le rat ? Qu’on ne l’élève et ne l’abatte pas pour le dévorer. Autrement dit, qu’il échappe à l’abattoir. Qu’il soit ce dont même l’abattoir ne peut pas vouloir, pour la raison qu’il n’y a personne à vouloir en manger – et parce qu’il est par là l’inconditionné (manger du rat, manger du chat, en dernière extrémité, extrémité honteuse : la guerre, etc.). »

Non, Michel Surya n’est pas atteint de folie, dont la pensée obsédante de la mort le prémunit, qui cite aussi le fulgurant Dialectique négative, de Th. W. Adorno (1966 – traduction en français 1978) : « Celui qui parviendrait à se rappeler ce qui s’empara de lui lorsqu’il entendit les mots fosse à charogne et chemins aux porcs, serait certainement plus près du savoir absolu de Hegel […] Ce qu’il faudrait désavouer théoriquement, c’est l’intégration de la mort physique dans la culture, non pas au nom de la pure essence ontologique de la mort, mais au nom de ce que la puanteur des cadavres exprimes et sur quoi trompe leur transfiguration en dépouille mortelle. Le propriétaire d’un hôtel qui s’appelait Adam tuait à coups de gourdin, et sous les yeux de l’enfant qui l’aimait bien, des rats qui, par des trous, dévalaient dans la cour ; c’est à son image que l’enfant s’est forgé celle du premier homme. Que ce soit oublié, qu’on ne comprenne pas ce qu’on a jadis éprouvé devant la voiture de la fourrière, est le triomphe de la culture et son échec. Elle ne peut supporter le souvenir de cette zone parce qu’elle ne cesse d’imiter le vieil Adam, et c’est là justement ce qui est incompatible avec le concept qu’elle a d’elle-même. Elle abhorre la puanteur parce qu’elle pue ; parce que, comme dit Brecht dans un extraordinaire passage, son palais est construit en merde de chien […] Auschwitz a prouvé de façon irréfutable l’échec de la culture […]. »

Principes pour une littérature qui empeste est un livre indispensable – à offrir aux amis débauchés.

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Michel Surya, Principes pour une littérature qui empeste, Matériologies V, Les Presses du Réel/Al Dante, 2021, 104 pages

Les Presses du Réel/Al Dante

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