La bonne distance, la tauromachie et le deuil, par Alain Montcouquiol, écrivain

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« Dans la chambre claire de l’hôtel Arlatan, posé sur une chaise, le costume bleu et or, dans lequel Thomas Joubert aurait pu mourir, la fémorale déchiquetée, dans les arènes de Bayonne il y a huit mois. Etalées, sur une table basse, une très petite cape et une très petite muleta : ce sont ses jouets lorsqu’il était enfant… (…) Dans deux heures, Thomas a rendez-vous, sur la piste des arènes, avec trois grands toros de combat mais aussi et surtout avec lui-même. »

J’aime ces écrivains que l’on n’attend pas, pour qui la littérature n’est pas un calcul mais une respiration essentielle, un besoin de formulation, une nécessité d’art, ainsi Alain Montcouquiol, auteur de quatre livres chez Verdier – Recouvre-le de lumière, 1997 ; Le Sens de la marche, 2008 ; Le Fumeur de souvenirs, 2012 – dont le dernier, La bonne distance, vient de paraître.

La bonne distance, comme celle d’Erri De Luca escaladant les Dolomites, ou celle du torero face à la bête rendue furieuse qui le charge.

Recueil de courtes proses, à peine des nouvelles, plutôt les fragments d’une fresque, évoquant l’univers de la corrida – sa grandeur, ses valeurs, sa folie peut-être -, cet ouvrage suit ses personnages entre Nîmes, l’Espagne et le Mexique, d’abord l’auteur lui-même dans son apprentissage de l’art de toréer, et son frère admiré, Christian, appelé Nimeno II, qui se donna la mort à la suite d’une grave blessure provoquée à Arles par un taureau gris l’ayant contraint à quitter définitivement l’arène.  

Aveu : « Aujourd’hui, quoi que je fasse ou que je pense, je reste le frère de Nimeno et, d’une certaine façon, au-delà de sa mort je le représente toujours. C’est curieusement dans la solitude et la difficulté de l’écriture que ce rôle m’est le moins pénible. »

Il y a chez Alain Montcouquiol, qui aime narrer, construire des situations, se souvenir des petits et grands faits d’une vie de passionné, une foi dans l’écriture qui me touche.

Il y a beaucoup de faux littérateurs se rêvant médaillés comme des coqs de basse-cour, il y a peu d’innocents superbes écrivant en perfectionnant leur métier, comme on fait tourner les chevaux sans fin dans la manade après avoir eu l’audace de les approcher.

La bonne distance est un livre de seuils, de passes, de passages, d’initiation.

Un portail de fer s’ouvre sur une maison modeste entourée de micocouliers cognés par le soleil, une chambre noire, un agonisant, et un homme à genoux demandant pardon, non seulement pour lui-même, mais pour l’humanité pécheresse tout entière.

Un ami frappe à la porte : « Viens, on part, ce soir nous dormirons à Séville. »

Voilà la vie brûlante quelquefois des minots de la garrigue, un destin qui se joue sur une tête d’aiguille de pin ayant le visage de l’inconnu qui vient.

Il faut prendre des risques, et ne jamais oublier les codes de la haute civilisation de l’hospitalité méditerranéenne.

On tombe dans le vide, et, quelquefois, l’on ressuscite.

Rendez-vous au bar Le Tout va Bien, place Montcalm à Nîmes, on vous testera – quelques regards, quelques phrases, quelques blagues – comme l’étranger que vous êtes. Si vous tenez le choc, si le sang du peuple bat encore dans vos veines, vous serez peut-être invité à la prochaine feria.

La corrida ? Courage, confiance, entraide, sens du rythme, danse avec la mort.   

La bonne distance est un hymne pudique au frère blessé à mort, à un art de vivre fait de risque et de fidélité, la joie de raconter avec légèreté et humour les meilleurs moments d’une existence menée sans tricherie.

Un aficionado à Christian : « Matador, cria l’un d’eux, en désignant du doigt la grande arène, dimanche, il faut chauffer ça jusqu’au rouge vif. Dieu vous protègera, vous triompherez et nous serons fiers. »

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Alain Montcouquiol, La bonne distance, éditions Verdier, 2021, 96 pages

Editions Verdier

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