Au vert, par Frédéric Stucin, photographe

PORTRAITS
©Frédéric Stucin

La campagne est in, hipe, so much.

Le confinement a changé les pratiques, on peut désormais télétravailler non-stop, s’enfermer ailleurs, changer de bulle.

Le vert et la pierre sont des valeurs sûres, pourquoi s’en priver ? La province, vous savez, est un nouvel eldorado, les ploucs eux-mêmes commencent à s’en rendre compte.

Les prix augmentent, tout se vend, les parcelles de terrains non loin des transports en commun déclenchent des hystéries, les jeunes ne peuvent plus se loger, il faudra capitaliser, et ne pas se fâcher avec papa et maman au moment de l’héritage, hurry up camarade, en n’oubliant pas d’être fin stratège.

PORTRAITS
©Frédéric Stucin

Ce mythe du retour à l’état du sauvage ultra-numérisé s’appelle pour Frédéric Stucin La Source, série moins caustique qu’ironique, et surtout de tonalité essentiellement fantastique.

Publié par les Editions Maison CF, ce nouvel ouvrage d’un photographe probablement fasciné par le hiératisme des personnages de Jean-Pierre Melville et l’univers du film noir, est un voyage entre réalité et imaginaire mené jusqu’à la source de la Seine, à 260 kms au sud-est de Paris.

Il y a les anciens, les ataviques, et les néo-ruraux, qui modèleront bientôt le paysage afin qu’il corresponde à leur désir, ou peut-être à ce que leurs fantasmes réclament de décors idoines.

PORTRAITS
©Frédéric Stucin

Après Endorphine (Filigranes Editions, 2021) et Only Bleeding (Bec en l’air, 2019), livres chroniqués dans L’Intervalle, Frédéric Stucin ajoute de nouvelles pièces à son grand œuvre sur l’étrangeté des signes peuplant notre quotidien, leur drôlerie involontaire, leur absurdité quelquefois.

Il y a ici de l’incommunicabilité, une stupeur face à ce qui est, à la fois présent dans l’émerveillement et dans une sorte d’exil éternel.

Au Paradise, l’arbre de la connaissance a perdu toutes ses feuilles, un feu brûle dans la nuit, Eve porte un short en jean, les pontons de la rive du temps se sont effondrés.

PORTRAITS
 ©Frédéric Stucin

Une épave de voiture, des bâtiments vétustes, la catastrophe a eu lieu, une nouvelle tempête se prépare, il n’y a nul abri que celui des compositions très picturales d’un coloriste travaillant au flash.

Les paysages sont taciturnes, si ce n’est muets, ce sont des suspensions métaphysiques s’inscrivant dans la psyché comme une vaste cosa mentale.

On pourrait être dans l’Ouest américain, ou chez Renoir, ou au Niger, mais l’on est en France, pays désindustrialisé ayant laissé les supermarchés avaler sans pitié les petits commerces.

PORTRAITS
 ©Frédéric Stucin

Tiens, voici une nymphe posant à l’arrière de son camion, et maintenant une autre, plus walkyrie, grimpée sur son véhicule comme pour échapper à la montée des eaux.

Les arbres ont des yeux, le Christ est recouvert de mousse, un colosse attend, corps tapi dans l’eau, une proie à sa démesure.

Guidé par la Seine, Frédéric Stucin semble plutôt descendre le Styx, ou quelque fleuve d’un royaume souterrain.

Le monde a fui, il reste, isolés, quelques rebelles, des rescapés, attendant dans la tranquillité froide de la nuit la pesée des âmes.

« Car notre âme, écrit en préface la romancière Marie Ndiaye devenue personnage de ce polar finlandais en doulce France, séjourne dans tout ce que vous voyez autour de nous. Et la nuit descend lorsque nous le désirons, et nous désirons la nuit plus souvent que nous n’aspirons au jour. »

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Frédéric Stucin, La Source, texte (français/anglais) de Marie NDiaye, graphisme Nelly Riedel, Editions Maison CF, 2021 

Frédéric Stucin – site

Editions Maison CF – site

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