L’exil en île, par Hervé Baudat, photographe

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La maison brûlée, Sartène ©Hervé Baudat

Je m’inquiétais de l’absence prolongée dans le paysage photographique strictement hexagonal du photographe Hervé Baudat.

J’ai pu, par quelques indicateurs bien informés, le retrouver en Corse, à Aullène, village de l’Alta Rocca.

Après plusieurs tentatives d’approche, l’exilé sublime, si familier des écrivains qui comptent, a accepté de me recevoir, et de répondre à mes questions.

Bien sûr, toute réalité un peu sérieuse est une fiction réussie.

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Au café « A Muntagna », Aullène ©Hervé Baudat

Il se dit à Paris, dans les milieux les plus autorisés, que votre exil corse pourrait se prolonger bien plus longtemps que la terreur sanitaire actuelle, à supposer qu’elle s’achève un jour ?

Je m’éloigne de la ville pour une durée peu déterminée. Jacqueline, ma grand-mère sans mémoire de 95 ans, a de plus en plus besoin de ma présence. Alors, comme je suis le seul de la famille pouvant s’occuper d’elle, je largue les amarres pour un village voisin du sien : Aullène. C’est un sacrifice pour ma vie et le citadin que je suis, mais surtout c’est un acte d’amour et de folie – comme faire des photographies. 

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Ma grand-mère et Nadia ©Hervé Baudat

Comment vivez-vous au quotidien dans ce village d’Aullène, situé à près de mille mètres d’altitude ? Qui voyez-vous ? Etes-vous parvenu à recréer les conditions d’un travail esthétique fécond ?

Aullène est le village de mon enfance. J’y suis aimé et compris.  Nous ne sommes pas nombreux dans ce paysage merveilleux, une centaine. Le maquis et les montagnes bleutées nous entourent, le soleil succède aux brumes et aux orages. Je me lève avant l’aube, m’engouffre des heures durant dans la lumière rouge du labo que j’ai installé il y a peu. Ensuite, j’enfourche mon vélomoteur Vogue ou retrouve mon ami René et m’en vais au hasard avec ma chambre 4/5 et mon Rollei, pas de place pour le casque réglementaire, les masques et les regrets.

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La Factory ©Hervé Baudat

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La Factory ©Hervé Baudat

J’ai appris que vous aviez fondé dans votre retraite de l’Alta Rocca une sorte de factory. Qu’est-ce ?

Il s’agit de l’ancien garage sous ma maison que j’ai transformé en bateau ivre et lieu de création. J’y accumule mes rêves et les objets anciens et inutiles : tableaux du dimanche, miroirs, comptoir de bars, innombrables piles de livres. Mes amis peuvent venir faire des portraits, converser, rire, prendre des cafés ou des alcools enchanteurs.

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Bar de l’hôtel « Capu Bianca », Bonifacio ©Hervé Baudat

Quelle est votre dernière image prise au Rolleiflex ? Quelle sera la prochaine ?

J’aime faire disparaître mes souvenirs alors je ne sais plus trop… Pour la prochaine, je me rendrai ce 11 novembre à Bonifacio au Palazzino un cinéma désaffecté afin d’y saisir la danseuse Laure Dary. A suivre.

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Depuis l’Hôtel de la Poste, Aullène ©Hervé Baudat

Avez-vous des projets à long terme ?

Poursuivre mon existence merveilleuse et aventureuse : romans, vers, rencontres, soleils, dérapages, solitude, amitié, amour, escapades à Bruxelles, à Venise, à Paris…

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Jardin, enfants au miroir, Aullène ©Hervé Baudat

Un nouveau livre aux éditions Bergger, après L’œil Double et Tout doit disparaître, n’est-il pas prévu ?

Ce sera mon plus beau livre, en tout cas le plus intime : Dérives et navigations des étoiles, chez le même éditeur, avec la complicité d’Olivier Marchesi. Vous y trouverez des pages et des mots noyés, des lettres retrouvées, déchirées, non envoyées, des papiers de famille.

Vous fréquentez beaucoup les écrivains et poètes. Qui lisez-vous actuellement ?

Heptanes Fraxion, un poète très contemporain rencontré à Toulouse quand j’exposais au festival ManifestO en septembre dernier. Il est l’auteur, entre autres, de « Errer me muscle », aux Edition Gros Texte. Je vous lis à voix haute : « ouais ça va aller / l’amour n’existe pas mais les femmes oui / même si ce soir le contraire m’arrangerait »

J’ai le sentiment qu’avec le temps vous vous rapprochez davantage d’un auteur tel que Denis Roche. Est-ce aussi votre impression ?

Oui. Cela me désole un peu car je visitais régulièrement Denis dans son petit bureau des éditions du Seuil dans les années 2000 quand j’étais jeune photographe. J’ignorais alors à quel point j’aimerais son œuvre tant photographique que littéraire, notamment Temps profond. A l’époque, je regardais cela de loin, préférant le personnage qui foutait des cendres sur mes tirages ou me parlait des maitresses de Ralph Gibson… Un rendez-vous manqué. Ou peut-être un rendez-vous à rebours.

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La Factory, Aullène ©Hervé Baudat

La beauté de la nudité féminine aimante-t-elle toujours votre regard ?

J’aime l’insolence de la nudité. En cette période où l’on demanderait son QR code à l’homme aux semelles de vent ou à Drieu et Aragon se pointant au bordel, il me semble que poursuivre cette tradition photographique, secrètement, a quelque chose de subversif et de, pour moi, salutaire.

N’y a-t-il pas dans votre œuvre des images encore jamais montrées, car trop crues, trop inconvenantes, trop vraies ?

Cher Fabien, je me suis probablement trop laissé aller aux confidences lors de notre rendez-vous hivernal au Rosebud !  Lieu singulier, on s’y croirait en 1929, n’est-ce pas ?

Entretien réalisé par Fabien Ribery

Note : Toutes ces photographies prises en 2020 et 2021 ont été réalisées par les soins de l’artiste sous l’agrandisseur de son laboratoire au fond du couloir à droite à Aullène.

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Editions Bergger

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Hervé Baudat – site

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Se procurer L’oeil double

Se procurer Tout doit disparaître

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Jean-Luc Chesneau dit :

    Tant s’approcher des vérités et y brûler nos insouciances, nos inconvenances policées. La beauté blesse et apaise.

    J’aime

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