La photographie de Françoise Nunez, par Alain Bergala, cinéaste, critique, théoricien

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Hampi 1 ©Françoise Nunez

« La malédiction originelle de la photographie, observe Alain Bergala, réside dans la conception de la machine même qui lui a permis d’exister. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un appareil a réussi à produire (grâce à l’optique, la mécanique et la chimie) des représentations matérielles du monde qui pouvaient prétendre au statut d’empreintes « objectives » de la réalité. Sauf que cette représentation n’a jamais rien eu d’innocent ni de « naturel ». L’appareil photo, on le sait, a été construit à partir d’une conception historiquement datée de la représentation occidentale. Celle de la Renaissance et de l’idéologie du sujet de la vision qui en fonde les loirs de la perspective. »

On lira bientôt tout le bien que je pense de la pensée sur le cinéma et la photographie d’un tel auteur.

Alors que j’étais en train d’écrire ma chronique sur son recueil Ecrits sur l’image, publié par Atelier EXB, j’ai reçu un très beau volume de la collection d’Après, conçue par Didier Morin (revue METTRAY), proposant une réflexion de quelques pages sur la poétique visuelle de la photographe Françoise Nunez.

Ce texte est éblouissant, sans nul doute l’un de ses meilleurs, limpide et profond.

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Hampi 2 ©Françoise Nunez

Il arrive, précise cet admirateur d’Abbas Kiarostami, que le décor d’un plan prenne soudain sa pleine autonomie, au point d’imposer une présence bien plus forte que celle des personnages qui le traversent – comme par exemple chez Satyajit Ray ou dans le cinéma japonais.

La fiction se troue alors, le paysage devenant le principal protagoniste.

Mais si l’espace prend ainsi une place prépondérante dans la conscience du spectateur, il est possible également qu’une scène de film s’organise autour de plusieurs temporalités, ainsi chez Ozu (le familier, le prosaïque, et le cycle des saisons), chez Jean-Luc Godard (2 ou 3 choses que je sais d’elle – scène de la tasse de café vue comme un cosmos) ou chez Antonioni (L’Avventura – fracturation d’une île).

Devant certaines photographies exceptionnelles de Françoise Nunez – trois sont ici montrées, de son corpus indien -, Alain Bergala ressent cette puissance de l’hétérogène qui le ravit en questionnant les limites mêmes du médium : « La surprise enthousiasmante – qui est à l’origine de ce choix et de ce texte – est venue de l’évidente et étrange beauté troublante des trois images, mais aussi du fait qu’elles sont la preuve réjouissante qu’une photographie peut accueillir de l’hétérogène, des échelles et des perspectives réputées incompatibles, sans tricher avec son statut d’image unique. » 

Le visible perd son ordonnancement habituel – idéologique ? mettant l’homme au centre de la vision -, au profit d’une surréalité n’ayant nul besoin de se proclamer pour être agissante, selon des lois physico-mentales dont les artistes de ce que j’appellerais le monde neutre peuvent faire régulièrement l’expérience.

Il y a ainsi dans les deux photographies intitulées Hampi des éléments disparates troublant la perception, des roches déposées dans le paysage perturbant l’assurance de nos représentations.

Chennai 1997

Chennai, 1997 ©Françoise Nunez

Ce sont pour Bergala reprenant Michel Foucault des hétérotopies, c’est-à-dire des espaces ouverts sur d’autres espaces les déplaçant intimement.

Reprenant Pavese, l’un de ses auteurs de prédilection, le critique évoque alors la question de l’immobilité du mythe dans le quotidien, comme une part irréductible d’enfance et de conte noir – des blocs d’une temporalité presque sacrée – dans une scène relativement banale. 

Et celui-ci de conclure admirablement son propos : « Dans ces photos de Françoise Nunez, l’objet qui désobéit aux règles ordinaires de la perception, de la perspective, de la continuité scalaire du monde, a d’abord été « trouvé » dans le monde réel où il existait objectivement. Le minuscule temple de Hampi 2 (comme la boule géante de Hampi 1) était là depuis des millénaires, mais attendait d’être « créé » comme image par la photographe qui l’a rencontré, distingué, cadré. Je ne connais rien de plus pur en photographie que ce trouvé-créé qui est très éloigné du volontarisme de « l’instant décisif » où le photographe se projette dans l’attente active que les choses du monde s’agencent tout à coup pour son regard centré en une constellation fugitive qui la comblera et fera « image ». Le geste de photographe de Françoise Nunez est d’une humilité plus franciscaine, à l’opposé de celui du chasseur à l’affût. »

Bien entendu, c’est par le décentrement qu’un tel miracle peut se produire, quand l’ego accepte d’abandonner ses privilèges pour des forces plus secrètes.

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Françoise Nunez – Alain Bergala, Le trouvé-créé en photographie, Des lieux hors de tous lieux, éditeur Didier Morin, mise en forme Victoria Vie, METTRAY éditions, collection d’Après, 2021, 24 pages 

Amiens 1991

Amiens, 1991 ©Bernard Plossu

Mais la collection d’Après, c’est aussi une reprise de trois images de la série Au Nord – initiée par Pierre Devin – de Bernard Plossu, accompagnée d’un texte très inspiré de l’écrivain né à Cuba Onuma Nemon citant le merveilleux Robert Walser (Les rédactions de Fritz Kocher) : « J’aime le brouillard, comme j’aime tout ce qui est humide, froid et sans couleurs. Je n’ai jamais eu de raison de désirer plus de couleurs, car, depuis mes plus jeunes années, j’ai toujours vu de la couleur là où il n’y en avait presque pas. Je n’ai donc jamais compris ce qui poussait un artiste vers les pays du Sud, vers le soleil et les couleurs. Pour moi le gris a toujours été une de mes couleurs les plus chères, les plus nobles, les plus douces, et dans ces montagnes, pour ma plus grande joie, il domine partout. »

Ce propos n’est-il pas parfait pour désigner la poétique du gris chez le montagnard, fils de montagnard célébré, Bernard Plossu ?

Chez qui l’on voit des brumes, des ombres fantomales, la présence sans malice de ce qui est et forme l’ethos du haut peuple du Nord.

Collection d’Après

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Bernard Plossu – Onuma Nemon, On a perdu le Nord ! Tous au charbon !, éditeur Didier Morin, mise en forme Victoria Vie, METTRAY éditions, collection d’Après, 2021, 24 pages

M. FERRIER, dessin 1

©Michaël Ferrier

Consacré à l’amour, au corps, au sexe, le dernier numéro de la revue METTRAY, intitulé Une vieille histoire (on peut penser de façon décalée à Jean Eustache) est d’une richesse incroyable (liste des contributeurs ci-dessous), bien loin de la bien-pensance des nouveaux réactionnaires de la cancel culture.

L’érotisme comme art, voilà une valeur à défendre.

« Curieuse époque, écrit Didier Morin, où l’on accède à la pornographie par l’intermédiaire de son téléphone, et où l’on hurle en entendant le nom de Gauguin ou en voyant Brigitte Bardot nue dans Le Mépris ! »

On peut y lire par exemple ceci de Jean Genet, en 1942, de sa prison de Fresnes : « J’ai vu un mac bandant en écrivant à sa môme, sur son papier sur la table poser sa bite lourde et en tracer les contours. »

Denis Roche évoque la jouissance de sa compagne Françoise alors que chante la Callas.

Catherine Millet s’expose pour Jacques Henric, très bronzée, presque grecque.

Wolfgang Tillmans aime les hommes, et sait l’exprimer en photographie, comme René de Ceccatty sait le dire en mots – « Ce n’étaient pas des caresses savantes ni soupçonneuses, c’étaient des caresses humbles et aimantes. Elles n’avaient que la science de l’entente intuitive, immédiate, délicate. » -, et Olivier Steiner.

Didier Morin s’entretient avec Coccinelle, homme devenu femme.

Jean-Luc Moulène photographie très crûment des prostituées d’Amsterdam écartant les cuisses, montrant ainsi l’objet de leur travail.

Louise Chennevière relate son désir pour un homme disparu.

M. FERRIER, dessin 3

©Michaël Ferrier

Michaël Ferrier dessine de superbes jeunes femmes, alors que Laure Sérullaz raconte ses séances de pose intenses pour le peintre Bernard Dufour.

En quatrième de couverture, on peut voir Catherine Meunier nue, dont la légende dit qu’elle dépucela Pierre Louÿs.

Tout est merveilleux, et METTRAY décidément une revue indispensable.

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METTRAY, Une vieille histoire, contributions de Patrick Autréaux, Aragon, Joë Bousquet, René de Ceccatty, Louise Chennevière, Thomas Clerc, William Cliff, Coccinelle, Michaël Ferrier, Jean Genet, Paul Armand Gette, Marc Graciano, Donatien Grau, Philippe Grandieux, Pierre Guyotat, Jacques Henric, Violette Leduc, Saverio Lucariello, Marie Maurel de Maillé, Catherine Millet, Didier Morin, Jean-Luc Moulène, Onuma Nemon, Patrick Neu, Bernard Noël, Ronald Ophuis, Dominique Païni, Walter Pfeiffer, Bernard Plossu, Denis Roche, Martine Roffinella, Eric Rondepierre, Laure Sérullaz, Olivier Steiner, Wolfgang Tillmans, Stéphane Velut, assistante d’édition Donia Lakhdar, mise en forme Victoria Vie, numéro 14, septembre 2021

Revue METTRAY

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Alain Bergala, Ecrits sur l’image, L’image absente, Photographie et cinéma, L’acte photographique, Atelier EXB, collection TXT (dirigée par Agnès Sire), 2020, 304 pages

Atelier EXB – Alain Bergala

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Se procurer Ecrits sur l’image

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