Le secret du Tintoret, par Jean-Paul Sartre, écrivain

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Saint Georges et le Dragon, vers 1555, National Gallery, Jacopo Tintoretto

« Au bord d’une lagune pourrie, sur la gauche, nous découvrons une considérable chenille aux ailes ligneuses et déchiquetées. Entre cette vermine et la fugitive, le regard établit un lien ; il suffit d’une reptation, d’un envol ou d’un saut et c’est fini : la Bête croquera la Belle. »

Nul n’est parfait, il me faut régulièrement relire Sartre, retrouver sa voix, son style, sa pensée virevoltante.

Sartre eut parfois tort, mais il eut surtout tellement raison contre ses ennemis, quant à l’engagement sans relâche dans l’écriture, la défense des opprimés, la radicalité des propos, sa férocité, sa générosité.

La nouvelle édition des volumes de Situations, menée d’abord par Arlette-Elkaïm-Sartre (1935-2016), sa fille adoptive, légataire et éditrice de ses œuvres, puis, à son décès, par le quatuor Georges Barrère, Mauricette Berne, François Noudelmann et Annie Sornaga, permet de le retrouver vivant, le choix ayant été fait d’un ordre chronologique de ses articles, dont n’apparaît ici que la plus belle partie émergée.

Colligeant des textes écrits entre 1958 et 1964, le septième volume permet de retrouver le Sartre politique et philosophe – on peut y lire notamment son fameux Plaidoyer pour les intellectuels, prononcé à Tokyo et Kyoto en septembre et octobre 1966, ainsi qu’une réflexion sur Kierkegaard, L’universel singulier, dans une tentative de marier marxisme respectueux des singularités de chacun et existentialisme – , mais surtout, m’intéresse davantage encore aujourd’hui l’écrivain ayant fait du peintre Le Tintoret son frère, voire son double, tous deux étant traîtres à leur classe, et préférant situer leurs préoccupations du côté de la plèbe plutôt que des nantis.

On connaît les pages magistrales consacrées à l’artiste vénitien dans le volume La Reine Albemarle ou Le dernier touriste, que complète dans Situations, VII (octobre 1964 – octobre 1966) un article paru dans la revue L’Arc sur la toile du Tintoret conservée à la National Gallery de Londres Saint Georges et le dragon, que l’écrivain admirait et cherchait à voir à chaque nouvelle visite au pays de l’amiral Nelson, tout en la montrant à ses amis.

« Les goûts du Tintoret sont plébéiens. Ce qu’il aime le plus, je crois [ce « je crois » m’enchante], c’est la sueur des artisans aux prises avec une intraitable matière ; j’ai dit qu’il montrait leurs peines et les drames du partage. Il fera de son militaire, sans même y penser, un bon ouvrier qui s’applique et qui transpire. »

Prenant la forme d’une ekphrasis, son texte décrit d’abord l’affolement au premier plan d’une jeune femme, puis au second plan le saint transperçant le monstre de sa lance, tandis qu’au loin apparaît dans les nuées la puissance de Dieu.

Epouvanté, le personnage féminin court, Robusti peignant « à la traîne, les bouillons superbes d’un manteau ».

« Dans ce tableau remarquable mais sombre, poursuit-il, le seul beau plumage est celui de l’effroi, à l’effroi seul on permet d’être rose. »

Son prédécesseur Carpaccio, à la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, avait choisi de représenter le monstre au centre de la toile, et d’en faire « l’enfant du diable et du paganisme », quand le protagoniste du Séquestré de Venise le rejette quasiment en coulisse, le voyant surtout comme « un produit de la nature ». 

Mais pourquoi ce cadavre d’un homme derrière la princesse éperdue ?

« Ce n’est pas sans motif que le Tintoret met cette charogne sur notre passage, entre la fugitive et l’animal : ses toiles sont couvertes de signes qui se chargent d’annoncer l’avenir du principal personnage, d’en figurer l’imminence ; des hommes font avant lui ce qu’il va faire, subissant le sort qu’il va subir ou qu’il évitera de justesse. Il fallait que Robusti nous dépeignît le trépas inévitable de la jeune fille. Inévitable dans la Nature et sans l’intervention du Surnaturel. Mais il en profite pour insinuer que la fugacité de l’instant est identique à l’éternel repos. »

L’enjeu de cette légende est de convertir, par la délivrance du mal, toute une ville à la chrétienté.  

Avant que la Belle ne soit délivrée (elle ne semble pas le comprendre encore au premier plan), il avait fallu donner régulièrement à la Bête son tribut de vierges.

Dans une séquence éblouissante, il y a ainsi des crescendos de finesse de la pensée et de style chez Sartre, le Tintoret est décrit, à la façon de Baudelaire, comme « le peintre épique de la solitude ».

« Comme tous les grands solitaires, affirme-t-il, c’est l’homme des foules : pour lui, si souvent humilié, trahi, si souvent traître, la communauté des hommes, sans la grâce, se change en caverne de brigands. Pour que l’homme cessât d’être un loup pour l’homme, il faudrait cette transmutation de l’être que la verticalité figure et que la grâce efficace seule peut opérer. Mais Dieu tarde et la vie se passe à quatre pattes, elle passe sans qu’Il soit venu et sans que nous ayons cessé de l’attendre. »

Il y a plus loin cette phrase sublime : « Le ciel joue sur ses phalanges pâlies, crépite sec à hauteur d’homme, sans cesser d’être, au-dessus de la stratosphère, cette soie grise et lâche, où le regard se perd. »

Et : « Jacopo [remarquons la familiarité du penseur et du peintre par le prénom énoncé] ramasse et dilue sa ville dans un cône de translucidité : il conserve dans la transparence l’impénétrabilité bigarrée des palais. Sous l’aspect d’un éblouissement qui crève les yeux. C’est encore Venise qu’il a figurée sur cette toile, lagune de l’air glissant ses foulards roses au-dessus d’une lagune de l’eau. »

Et : « On a renoncé depuis longtemps à chercher le secret de l’art siennois dans l’étrange relief des Apennins. Tout flottait, tout pèse, tout coulera : alors il faut se jeter dans l’Adriatique et couler aussi et découvrir l’énergie lumineuse. Voici l’ordre des questions. N’empêche : la négation d’une négation ne se change pas d’elle-même – quoi qu’on ait dit – en affirmation ; on ne dépassera jamais le non vers le oui si ce n’est sous l’impulsion d’un pressentiment. Sans mandat, on ne déchiffre pas les signes ; sans les signes, le mandat restera ce qu’il est : une abstraite et balbutiante mission. Où, mieux qu’à Venise, Jacopo trouvera-t-il la pesanteur du feu et l’incendie de l’être, la proximité dans espoir des murs, l’errance dans un dédale sans perspective et, tout à coup, le cinémascope et la pâle flambée des lointains ? »

Et : « En dépit des apparences, ce ne sont pas les torches qui éclairent les grandes salles de ses banquets : des soleils frauduleux y font entrer la blondeur des crépuscules ou l’acier des petits matins. »

Et : « Quand on a la gloire insigne d’appartenir à la Sérénissime, c’est pour toujours, la mort ne compte pas. »

Et, au terme de sa réflexion : « On connaît son but à présent : laisser au sein de l’enchaînement le plus rigoureux, une indétermination calculée, ne pas peindre le fait d’armes, figurer une éclipse d’action en l’occultant par les corps mêmes qui sont censés la produire, faire de l’acte un secret. Le secret de la toile. »

Cette façon de dire la pesanteur, la grâce et l’incendie de l’être jusqu’aux confins de la Venise céleste, est celle d’un des plus grands écrivains français, et ses calomniateurs, très loin derrière lui, sont des démons.

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Jean-Paul Sartre, Situations, VII, nouvelle édition revue et augmentée par Georges Barrère, Mauricette Berne, François Noudelmann, Annie Sornaga, Gallimard, 2021, 316 pages

Jean-Paul Sartre – site Gallimard

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