La littérature sans fard, par Annie Ernaux, écrivain

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L’île des morts, 1886, Arnold Böcklin

« J’ai retrouvé une lettre de P. dans un dossier de factures datant des années quatre-vingt. Une grande feuille blanche pliée en quatre, avec des taches de sperme qui avaient durci le papier, lui donnant une contexture transparente et granuleuse. Il y avait seulement écrit, en haut, à droite, Paris, 11 mai 1984, 23 heures 20, vendredi. C’est tout ce qu’il me reste de cet homme. »

Il est des Folio à 2 euros qu’il ne faut absolument pas manquer, ainsi le volume composé de nouvelles et autres types de textes brefs, Hôtel Casanova, d’Annie Ernaux.

Donnant son titre au recueil, la nouvelle, écrite en 1998, et publiée dans un journal féminin italien, Hôtel Casanova est particulièrement réussie.

On y retrouve la grandeur tendue, la franchise, et le don d’introspection – des touches comme des flèches – du récit Passion Simple (Gallimard, 1992), soit la façon d’exprimer et d’assumer sans fard le goût du sexe et de la jouissance.

Une mère perd la tête, hospitalisée, la mort, avec sa gueule d’abrutie, est proche.

Une fille, égarée après ses visites, rencontre un homme.

Il ne lui plaît pas spécialement, mais son autorité, sa présence, la nuit venue, l’excite de façon inattendue, la contraignant à se caresser.

Pour vaincre l’insupportable, il faut en passer au plus vite par la rencontre du corps de l’autre, tout donner, tout prendre, sans reste, le temps d’une passe dans un hôtel aux chambres couvertes de miroirs.

« Le printemps de cette année-là, pendant que la maladie de ma mère s’aggravait inexorablement, j’ai fait l’amour comme une folle avec P. dans l’hôtel où nous étions allés la première fois, l’hôtel Casanova. C’était un lieu feutré où, malgré les allées et venues – on entendait de légers bruits de portes -, l’on ne croisait jamais personne. »

Etre une heure comme une prostituée, mais en mieux, ne rien devoir à la société, laisser aller les désirs.

Etre une fille bonne respectant sa mère, malgré tout.

« Dans ces chambres, il m’arrivait de penser à ma mère. Il me semble que j’avais besoin de jouir pour supporter l’image de son corps rétréci, de ses sous-vêtements souillés. Qu’il me fallait aller le plus loin possible dans l’épuisement du plaisir, dans une déréliction de sperme et de sueur pour effacer – ou peut-être atteindre – sa déréliction à elle. »

Se repaître d’un sexe d’homme pour narguer la Camarde, « ma queue », dit-il.

Annie Ernaux a l’art de la notation directe, absolue, sublime : « Avant l’heure de notre rendez-vous, quand j’étais en avance, j’allais me promener dans l’un des grands magasins du boulevard Haussmann, le Printemps ou les Galeries Lafayette. Ici, à toute heure du jour, il y a des femmes qui brûlent sous leur jupe et font des achats comme si de rien n’était : j’étais de celles-là. »

L’amour physique accompli à deux est une énigme, qui comporte, au-delà des personnalités et des psychologies, une « dimension de compassion » qui bouleverse.

Histoires, deuxième texte de ce petit ouvrage, raconte le goût de la fabulation d’une petite de dix ans, future/déjà romancière.

Retours est une visite chez une mère seule vivant dans un appartement, à Motteville. La fille est agrégée de lettres, peut-être, la maman lit Nous Deux, cette soumission aux rêves inaccessibles vendus par des écrivains publicitaires.

Aujourd’hui, le temps est apaisé, mais lorsque l’enfant avait quinze ans, les insultes fusaient : « Mollasse, salope, je me crève pour elle. – Je foutrai le camp. – Tu iras en maison de correction, avant, carne. »

La vie, finalement ? un sac en plastique rempli de groseilles à maquereau ayant pourri, « un tas brun et liquide ».

Texte Visite : « L’infirmière vient ouvrir les lits et pose sur chacun une couche de cellulose pour la nuit. La mère détourne les yeux, et la fille. Une fois, contrite, « je ne sais pas comment ça se fait, ça m’a échappé ». depuis longtemps, la femme dans le fauteuil s’est endormie, la main à son sexe. La fille reconduit la mère vers la salle, mais elle résiste. Elle suit sa fille jusqu’à l’ascenseur, parle beaucoup tout à coup. La fille appuie sur le bouton et les deux battants broient l’image de la mère vacillante, en train de bouger les lèvres. »

Défendant la vision d’une littérature, quoi qu’il en soit, politique, Annie Ernaux, pour qui la lecture, avec celle de Simone de Beauvoir, de Pierre Bourdieu fut tellurique (lire Le chagrin en fin d’ouvrage), explicite ainsi sa pensée : « Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. Roland Barthes a eu un jour cette formule sur l’écriture : « c’est le choix de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage ». Elle est sans doute plus juste que toutes les affirmations sur l’innocence de l’art et de l’artiste. »

Relisant Cesare Pavese, Annie Ernaux écrit, en analysant la façon dont chez lui le tragique se mêle au fonctionnement le plus ordinaire de la vie, cette suite de mots : « la cruauté, la violence, la solitude et la mort ». 

Le tragique ne s’anticipe pas, il est soudain là, suspendant le sens : « Il ne se passe presque jamais rien dans les textes de Pavese, que du temps. Et ce temps mène insensiblement, non à la révélation ou à la connaissance de l’échec, à la solitude. »

Claude Simon était allé en URSS, mais pour en dire quoi, si ce n’est le bruit d’un claquement d’étendard, comme un mouvement sans danger dans une toile abstraite ? (lire L’invitation, 1988)

En septembre 1988, Annie Ernaux visite Moscou, se demandant avec Aïtmatov si le matérialisme n’a pas tué l’âme.

En 1990, elle est à Leipzig, où règne encore l’odeur de l’Est soviétique, mais : « Dans deux, cinq ou dix ans, je viendrai peut-être à Leipzig comme on va à Hambourg, à Vienne ou à Copenhague : en touriste sans appréhension ni questions. Je me promènerai dans des avenues où s’élèveront des immeubles neufs et clairs à la place des maisons du XIXe siècle en ruines qu’on ne peut, paraît-il, sauver pour la plupart. Je retournerai voir Friedrich et Baldung [au musée]. Mais c’est maintenant qu’il fallait venir, dans le temps sans nom entre deux équilibres. Venir et repartir sans aucune certitude. »   

A n’en pas douter, Annie Ernaux est l’un des écrivains actuels les plus importants, en Folio deux euros ou pas, il serait bon que le comité Nobel se penche sur son cas, au nom de toutes les autres femmes dont elle porte très haut la vie intérieure.

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Annie Ernaux, Hôtel Casanova, et autres textes brefs, Folio, 2022, 98 pages

Annie Ernaux – site Gallimard

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Se procurer Hôtel Casanova

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