Ode à la liberté, par la revue L’Atelier du roman

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Frankenstein

« Combien peu nous chaut la liberté, cette inconfortable solitude, et quel entrain nous avons mis à élaborer les outils de notre propre asservissement. » (Slobodan Despot)

Je n’arrive pas à trouver le temps de lire attentivement tous les numéros de la revue de Lakis Proguidis, L’Atelier du roman, j’ai bien entendu tort.

Sa dernière livraison intitulée Le visage de la liberté est une ode à l’altérité, à la polyphonie, dans un monde atone, robotisé, esclavagisé, abêti.

Il y a, historiquement, au cœur de la pensée de L’Atelier du roman un refus des totalitarismes, dont Milan Kundera, Danilo Kis, les dissidents d’Europe de l’Est et Witold Gombrowicz peuvent être les symboles les plus beaux.

Lakis Proguidis cite d’ailleurs l’ultra-lucide auteur de Ferdydurke et de Cours de philosophie en six heures et quart : « L’intellect a longtemps servi à « démystifier », jusqu’au moment où il est devenu lui-même l’instrument d’un monstrueux mensonge. Le savoir et la vérité ont depuis longtemps déjà cessé d’être le souci principal de l’intellectuel – remplacés tout simplement par celui de ne pas laisser voir qu’on ne sait pas. L’intellectuel, qui étouffe sous le poids des connaissances qu’il n’a pas assimilées, biaise comme il peut pour ne pas se laisser attraper. » (Journal, 1962) 

Il est stupéfiant de constater à quel point la plupart de nos contemporains tiennent peu à la liberté, et que les mots d’ordre du moment nouveau peuvent les contraindre jusqu’à l’insupportable sans même qu’ils songent à protester.

Faisant un état des lieux de la domination, par les procédures de la technologie moderne, des consciences et des modes de vie – ce que les Grecs de l’époque d’Empédocle appelleraient la barbarie, ou tout simplement Theodor W. Adorno/Paul Virilio -, les premiers intervenants de ce riche numéro dialoguent avec l’époque pour en révéler la part grandissante d’absurde et de danger.   

Nous avons accepté longtemps, peut-être trop longtemps, de perdre notre visage, et de voir mourir loin de nous nos proches, mais « il y a des lois au-dessus des lois » (Antigone/Slobodan Despot), et, même, au-delà du QR code ayant pris le pouvoir sur nos existences à la faveur de la pandémie, technologie bientôt périmée, si old school déjà, quand la reconnaissance faciale par l’intelligence artificielle et les calculateurs d’algorithmes permet de trier entre les bons et les moins bons (mauvais) sujets : « Nous avons tricoté autour de nous une technosphère, un monde géré par une religion scientiste qui nous nie et par une évolution qui n’est plus la nôtre. »

Patrice Jean : « Le visage, c’est l’individu ; et l’individu, frère du personnage, relève de la littérature et de l’art. Réfléchir au visage équivaut à méditer sur notre condition : le visage ratifie notre identité, notre liberté, notre aliénation, nos évolutions et nos métamorphoses. (…) Nous sommes vus par une machine qui ne voit pas (elle calcule) et cette machine n’a pas de visage. »

Nunzio Casalaspro repense au grand Ivan Illich écrivant Némésis médicale – « L’homme, écrit le penseur autrichien, organisme faible mais muni d’un génie de la récupération, devient un mécanisme fragile soumis à une continuelle réparation. » -, le commentant ainsi : « La médicalisation permanente de l’être humain est le fruit d’une médecine moderne qui sépare âme et corps, et considère celui-ci comme une machine sans cesse à réparer. L’être humain est devenu en quelque sorte un être à l’obsolescence sans cesse à retarder ; il faut garder la machine en bon état le plus longtemps possible. Telle est la seule obsession de beaucoup de nos contemporains, dressés au rituel médical. (…) L’institution médicale qui ne parle que de santé l’a rendue obsolète ; car le résultat de tout cela, poursuit Illich, c’est une régression structurelle du niveau de santé, si on définit la santé, non pas comme le fonctionnement correct de la « machine-corps », mais comme « pouvoir d’adaptation de l’être conscient » au monde dans lequel il vit. Et donc, conclut Illich, la médecine rend malade, puisqu’elle détruit notre capacité d’adaptation à la vie réelle et à ses aléas : notre faiblesse psychique est devenue constitutive et notre terreur face à la mort nous précipite dans les bras des transhumanistes. »

Mais, enfin, que fait la police ? Cet individu ne devrait-il pas être immédiatement mis aux arrêts, destitué de ses charges d’enseignement, rééduqué ? Y a-t-il une faille dans le système ? Ce n’est pas pensable.

Diable, l’ami de Georges Perros et des hobos, Thierry Gillyboeuf, ne semble pas craindre non plus la matraque électrique : « Emmanuel Macron apparaît de plus en plus comme l’archétype du président obsédé par le contrôle, dans sa double acceptation française et anglaise, autrement dit celle d’encadrement et de maîtrise. », continuant sans vergogne : « Enfant, quand Pierre Pachet se plaignait à son père parce qu’il s’ennuyait, celui-ci lui répondait qu’il n’avait qu’à avoir une vie intérieure. Aujourd’hui, l’injonction des GAFAM semble être : ayez une vie extérieure. Ils sont, en effet, devenus l’allié précieux et le catalyseur de notre narcissisme, où les reflets dans l’eau est remplacé par ce miroir numérique qu’est l’écran. »  

Oui, nous nous préoccupons d’éducation extérieure, mais le salut de notre âme et la paix intérieure ?

Un des patrons de Google : « Il sera de plus en plus difficile pour nous de garantir la vie privée. La raison est que, dans un monde de menaces asymétriques, le vrai anonymat est trop dangereux. »

Jean Giono (Les Vraies Richesses) est cité par Bertrand Lacarelle : « Pour ceux qui sont nés en captivité, la liberté n’est plus un aliment. », qui ajoute : « L’homme « augmenté », c’est-à-dire « diminué », puisque l’on sait depuis Orwell que les mots signifient désormais leur contraire : « La Guerre c’est la Paix – La Liberté c’est l’Esclavage – l’Ignorance c’est la Force (1984). » »

Entendons avec lui le somptueux La Liberté c’est le Pass.

Mais encore, pensant à Simone Weil traduisant L’Iliade : « Internet est le formidable Cheval de Troie qui a été introduit dans nos « châteaux intérieurs », les forteresses de l’âme chères à sainte Thérèse d’Avila. »

Andrea Inglese précise : « En Italie, par exemple, l’homme politique qui a le plus et pour le plus longtemps abusé du terme « liberté » est probablement le « grand communicateur » monopoliste des médias Silvio Berlusconi, fondateur dans les années 2000 d’une coalition de centre-droit appelée La maison des libertés. » 

Reynald Lahanque aurait pu citer Heidegger, mais il lui préfère Thoreau : « Les hommes sont devenus les outils de leurs outils. »

En voyant des masques, Olivier Maillard pense, tiens, aux rhinocéros de Ionesco, se multipliant chaque jour davantage (hallucination collective ?).

Cependant, écrit-il, la fraternité breughélienne existe encore, ouf !

Bernanos lui aussi – relu par Olivier Maulin – est précieux en cette époque anesthésiée : « L’idée qu’un citoyen, qui n’a jamais eu affaire à la Justice de son pays, devrait rester parfaitement libre de dissimuler son identité à qui il lui plaît, pour des motifs dont il est le seul juge, ou simplement pour son plaisir, que toute indiscrétion d’un policier sur ce chapitre ne saurait être tolérée sans les raisons les plus graves, cette idée ne vient plus à l’esprit de personne. » (La France contre les Robots, 1947)

Marion Messina révèle sa sainte colère : « Un pays sans relief, sans terroir, une vaste étendue de terre balafrée par le labour bourrin et machinal, peut-il accoucher d’hommes et de femmes libres ? Un pays où l’on fête désormais le Black Friday à Niort, où les femmes sur le point de donner la vie organisent une baby shower à Roanne peut-il présenter au monde des poupons au faciès adorable ou particulier ? »

Mais oui, sûrement, il y a des miraculés.

Et Lakis Proguidis de conclure avec panache ce dossier sur la liberté comme visage et le visage comme liberté : « Toutes les langues se valent. Chacune pour une raison particulière. Mais certaines langues ont plus de devoirs que les autres. De toutes les langues romanes, c’est le français qui est l’héritier de l’universalisme du latin, de la puissance intérieure de s’extraire de soi. »

Et vive Rabelais !    

atelier108

Revue L’Atelier du roman, Le visage de la liberté, VIIIe Rencontre de Thélème, dessins Sempé, textes de Slobodan Despot, Patrice Jean, Nunzio Casalaspro, Thierry Gillyboeuf, Bertrand Lacarelle, Andrea Inglese, Reynald Lahanque, Olivier Maillart, Olivier Maulin, Marion Messina, Lakis Proguidis, Boniface Mongo-Mboussa, Florent Duffour, Jacques Dewitte, Adrian Mihalache, Jakub Ceska, Raphaël Arteau McNeill, Yannick Roy, Maja Brick, Karel Capek, Samuel Bidaud, Morgan Sportès, Isabelle Daunais, directeur de la publication Mathieu Cosson, rédaction Lakis Proguidis, numéro 108, Buchet-Chastel / Libella, 2022, 192 pages

L’Atelier du roman

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