Une vie en musique, par Philippe Cassard, pianiste

Le jardin du Luxembourg, 1905, Félix Vallotton

« Je pourrais, aujourd’hui encore, décrire le son et la couleur de chaque note des deux récitals que Vladimir Horowitz a donnés à Paris à l’automne 1985. »

Pour la belle collection de récits autobiographiques dirigée par Colette Fellous au Mercure de France, « Traits et Portraits », le pianiste, musicologue, critique, producteur d’émissions à France Musique, Philippe Cassard a écrit un texte savoureux, retraçant à l’occasion de ses soixante ans son parcours d’artiste, Par petites touches.

Rendant hommage à ses maîtres (Madame Verrier, Pierre Barbizet, Jacques Bloch, Dominique Merlet, Geneviève Joy, Nikita Magaloff), professeurs et musiciens exceptionnels, ce grand spécialiste de Debussy et de Schubert se produisant sur les scènes du monde entier célèbre également la dimension sensuelle de la vie, les vins de choix, la bonne chère.

La musique doit être une fête, fût-elle d’expérience intérieure et de profondeurs de silence, ou rien.

Cet homme marchant calmement là-bas, dans les allées du Jardin du Luxembourg, contemplant les statues de Baudelaire et de Chopin, est l’un des plus importants pianistes français, exigeant et drôle, d’une insatiable curiosité et d’une impeccable rigueur.

Premier récital en soliste à l’âge de huit ans à Besançon, Conservatoire National de Paris à treize ans, des formateurs remarquables, le work in progress d’une vie de découvertes, de travail et d’enthousiasmes.

Par petites touches est un éloge de la musique, mais aussi de Paris, des voyages, de la radio, de l’enfance à la Louis Pergaud (La guerre des boutons, De Goupil à Margot) à Chaux-lès-Passavant, village reculé du Haut-Doubs, des valeurs de la petite paysannerie française et des « exigences sacrées » de la nature.

Mais ce livre est aussi une critique acerbe des dérives de la société du spectacle : « Je songe non sans un certain dégoût à la multiplication de ces concours et rodéos télévisés qui sévissent depuis une quinzaine d’années en France et dans de très nombreux pays étrangers, la Russie au premier chef, mettant en concurrence des enfants prétendument « prodiges », qui sont au mieux des préadolescents juste doués, au pire des petits singes savants exhibés par des parents irresponsables. (…) Ces enfants aux gestes d’automates et aux sourires forcés, la plupart d’entre eux ont été repérés et recrutés dans les conservatoires. Honte aux directeurs de ces établissements et aux professeurs qui acceptent que leurs élèves se prêtent à cette mascarade. »

Reprenant un constat formulé par le seigneur Nikita Magaloff (1912-1992), immense pianiste russe et suisse, Philippe Cassard s’insurge contre le manque de curiosité de nombre d’étudiants préparant des concours internationaux, le répertoire romantique et virtuose étant plus que jamais privilégié.

La musique se doit d’être un festin, une imagination, un déplacement intime, un partage, une écoute, pas le champ de bataille des vanités. 

Vivant le concert comme un moment de recherche, entre force du présent et projection (tout ce qu’il faut améliorer, changer, approfondir), l’animateur de l’émission Notes du traducteur se renfrogne : « C’est une épidémie mondiale, ces jeunes qui jouent vieux, et je n’y ai pas échappé. C’est assez ridicule, au demeurant, parce que nos doigts et nos cerveaux de vingt ou trente ans n’ont ni histoire ni mémoire, ou si peu. Et la critique qui tombe à chaque fois dans le panneau et se pâme devant ces originalités en toc… »

Parcouru des noms des musiciens les plus prestigieux rassemblés selon la logique de la politique de l’amitié – Radu Lupu, Christa Ludwig, Thierry de Brunhoff, Sviatoslav Richter, Alfred Cortot, Dinu Lipatti, Clara Haskil, Lili Kraus, Tibor Varga, Henri Dutilleux, Donna Brown, Catherine Dubosc, Natalie Dessay, tant d’autres -, Par petites touches se termine par un chapitre rendant compte avec éblouissement du film de Federico Fellini, E la nave va (1983), écrivant : « Pure poésie que ce « Moment musical » de Schubert joué par deux vieillards, sosies du Liszt photographié dans les années 1880, avec leurs doigts glissant sur le bord des verres. »

Liszt, est-il rappelé précédemment, qui fut probablement le plus grand pianiste de tous les temps.

Philippe Cassard, Par petites touches, collection « Traits et Portraits » (Colette Fellous), Mercure de France, 2022, 198 pages

https://www.mercuredefrance.fr/Actualites/Actu-Cassard

Coda : « Lorsque j’écoute Radu Lupu dans une salle de concerts, il n’y a plus, au bout de quelques minutes, de distance entre lui sur la scène, et moi dans la salle. Par un mystérieux sortilège, il me faut aussitôt pénétrer dans sa bulle de silence, et c’est à moi seul qu’il confie les paysages intérieurs qu’il a entrevus dans les œuvres de son programme. »

Le mardi 11 octobre, à la Philharmonie de Paris, événement Schubertiade, lieder, duos, trios, pièces pour piano à quatre mains, avec Cédric Pescia, David Grimal, Anne Gastinel, Natalie Dessay et Samuel Hasselhorn

Sortie le 29 septembre 2022 du disque Mozart à l’Opéra – piano et direction de l’Orchestre National de Bretagne Philippe Cassard, soprano Natalie Dessay, piano Cédric Pescia

https://www.leslibraires.fr/livre/20876305-par-petites-touches-philippe-cassard-mercure-de-france?affiliate=intervalle

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