Homo Detritus, Homo Demens, Homo Ludens, par Stéphan Gladieu, photographe

©Stéphan Gladieu

« Les Homo detritus, génération spontanée, excroissance créatrice des bas-fonds, surgissent et occupent la place. Ces silhouettes humanoïdes produites et animées par les rejetons des taudis, ignorés, méprisés, invisibles à la lumière du jour, s’avancent en rythmes lents, à pas chaloupés, saccadés. Ils se mettent en mouvement et, immédiatement, s’initie une farandole bigarrée dans les rues défoncées. Ils progressent en formation serrée, bougent en tous sens pour un carnaval de la voirie transformée en joyaux étincelants. » (Wilfried N’Sondé)

Ce pourrait être un livre pour enfants goûtant le fantastique, peuplé de créatures étranges et drôles évoluant comme des aliens dans un contexte africain.

©Stéphan Gladieu

Oui, très certainement, mais Homo Detritus est surtout un ouvrage d’éveil, une épouvante ludique sur fond de désastre écologique.

Nous sommes dans la riche République démocratique du Congo, pays spolié, pays sali, pays violenté, parmi les plus pauvres du monde.

Les puissances industrielles de la planète, puisant allègrement dans ses sous-sols avec la complicité des corrompus, ou/et des plus cupides, en ont fait une de leurs poubelles, ayant délocalisé la gestion de leurs déchets dans un Etat devenant une décharge à ciel ouvert.

L’ironie est terrible : le Congo est pollué par les substances mêmes qui ont servi au plaisir des plus nantis.

©Stéphan Gladieu

Ne pouvant plus accepter l’ignominie de la situation, un collectif, fondé en 2015 par le plasticien Eddy Ekete Mombesa, est né dans les bidonvilles de Kinshasa, « Ndaku ya la vie est belle », mouvement contestataire d’art populaire : artistes de l’Académie des beaux-arts et enfants des rues, revêtus de masques et costumes fabriqués à partir des détritus, exhibent dans l’espace urbain ce qui les pollue et les tue intimement.

Il fallait pour rendre compte de ce travail artistique et citoyen exemplaire un photographe de talent, Stéphan Gladieu, qui signe chez Actes Sud l’ouvrage superbe et douloureux, Homo Detritus.

« Les Congolais, précise-t-il, sont parmi les plus grands perdants de la mondialisation. Ils ne bénéficient que très rarement des produits qui ont été manufacturés à partir des richesses de leur pays. En général, ces produits réapparaissent en troisième ou quatrième génération. Au mieux, ils sont éculés, mais, le plus souvent, ce ne sont que les déchets des pays industrialisés ; ceux-ci en délocalisent le recyclage pour ne pas en assumer le coût. »

©Stéphan Gladieu

Mer de bouteilles en plastique, amoncellement sauvage de déchets, le Congo est souillé, avili, méprisé.

En utilisant des matériaux trouvés dans les décharges, les artistes protestataires de « Ndaku ya la vie est belle » ne font pas que dénoncer une situation insupportable, mais réinventent, à partir de leur propre tradition de nouveaux totems et masques pour des dieux en colère et rendus fous.

Ayant travaillé en portraitiste, Stéphan Gladieu photographie des Kinois extraordinaires d’inventivité et de d’humour triste.

Nous sommes dans les lisières du surréalisme, et très certainement déjà dans l’outre-monde.

Voici l’homme (ou femme) mousse, l’homme (ou femme) poupée, l’homme (ou femme) électronique, l’homme (ou femme) scaphandre, l’homme (ou femme) babouche, l’homme (ou femme) rasoir, l’homme (ou femme) gobelet : tous sont incroyables d’incongruité et de pertinence écosophique, frappant qui les regarde de stupeur.  

Dans les rues de Kinshasa, avec Eddy Ekete Mombesa et sa petite troupe d’activistes, le carnaval est permanent, il a pour fonction de retourner le mal en libérant par la farce les forces noires accumulées.

L’écrivain Wilfried N’Sondé ne s’y trompe pas : « Homo detritus : filles et fils de la boue mêlée de fiente et d’ordures accumulées sur le sol, ils s’amusent et dansent la chorégraphie de lendemains heureux, la rumba désarticulée des prisonniers séquestrés entre les mâchoires du dénuement et des bennes à ordures éventrées. Sur leur chemin s’improvise une symphonie chaotique de grincements, de claquements, qui se mêlent aux solos du bruit de sandales des spectateurs dont les pieds frappent sur le sable d’où remontent des cendres. Ils se vêtent de leur talent pour se rire de l’invasion des déchets, pour oser survivre à la putréfaction de leurs existences, pour prendre finalement le courage de déjouer le renoncement. »

Homo Detritus, photographies de Stéphan Gladieu, texte (français/anglais) de Wilfried N’Sondé, direction éditoriale Géraldine Lay, assistée de Nesma Merhoum, conception graphique Christel Fontes, Actes Sud, 2022, 104 pages

https://www.actes-sud.fr/contributeurs/stephan-gladieu

©Stéphan Gladieu

Ouvrage réalisé avec le soutien du Lab. Arts & Entreprises de EDMP / Université Paris-Panthéon-Assas et du collectif de l’Art faber

https://www.leslibraires.fr/livre/20638078-homo-detritus-wilfried-n-sonde-actes-sud?affiliate=intervalle

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s