Ecrire, à perdre la tête, par Michel Leiris

« l’érotisme « épouvantable en même temps que si beau », tel qu’il m’apparaît : je ne puis plus penser à des seins, à des gestes érotiques sans avoir envie de pleurer. Tant de candeur, tant d’espoir pour en arriver là ! Quelle mécanique ! Haine de ma mère… Pourquoi – jamais – n’ai-je été réellement amoureux » (Michel Leiris, 29 janvier 1934, Journal)

Il y a chez Michel Leiris une tension entre le secret et l’aveu, dont le Journal (1922-1989) publié dans la belle collection Quarto de Gallimard ne cesse de se nourrir.

Rédigé dans sa chambre à coucher, ce long journal, interrompu par le fameux voyage en Afrique ayant eu lieu entre 1931 et 1933 – est le témoin des rêves de son auteur, attentif à leur fantaisie comme à leur logique suprême (sa mère et ses amis du milieu littéraire y apparaissent souvent), mais aussi des anecdotes et pensées irriguant son travail d’écrivain, notamment son questionnement sur la solidité de son identité.

Francis Marmande a brillamment tracé d’une formule synthétique le parcours intellectuel de l’écrivain ethnologue de lui-même : « En un sens Leiris – on le sait mieux depuis la réunion de ses textes par Jean Jamin, sous le titre Miroir de l’Afrique – glisse d’une esthétique sacrificielle (Nietzsche, Masson, Bataille) à une éthique de la représentation (plutôt marquée par Sartre et Bacon). » 

Qui écrit ? Qui est là ? A quels moments sommes-nous les plus libres ?

Leiris n’a cessé de s’intéresser aux phénomènes de possession, en Haïti notamment, et à ce que la voix révèle d’un ailleurs ou d’un autre en soi.

On peut ici rappeler la préface d’une de ses œuvres majeures, L’âge d’homme, intitulée De la littérature considérée comme une tauromachie : « Ce qui se passe dans le domaine de l’écriture n’est-il pas dénué de valeur si cela reste « esthétique », anodin, dépourvu de sanction, s’il n’y a rien, dans le fait d’écrire une œuvre, qui soit un équivalent (et ici intervient l’une des images les plus chères à l’auteur) de ce qu’est pour le torero la corne acérée du taureau, qui seule — en raison de la menace matérielle qu’elle recèle — confère une réalité humaine à son art, l’empêche d’être autre chose que grâces vaines de ballerine ? »

Il s’agit donc de s’exposer à la corne acérée, de se risquer, d’avancer jusqu’à la lisière de la mort.

Ayant adhéré en 1925 au surréalisme et participé à l’aventure de la revue Documents, l’ami de Jacques Baron, d’André Masson, d’Alberto Giacometti et de Francis Bacon – j’aborderai dans un autre article sa relation discrète et complexe avec Marcel Jouhandeau – était au fond d’une irrémédiable solitude, toujours à la limite de l’impuissance – thématique amplement abordée avec son psychanalyste Adrien Borel -, du malaise terminal, de l’arrêt. 

Mardi 29 juillet 1924 : « Hier nous avons vu Robert Desnos. Il a l’intention de fonder une revue : La Révolution surréaliste. Le groupement dada ne va pas tarder à devenir une sorte de succursale freudienne, aussi ennuyeuse que furent les pires chapelles littéraires. Les seuls véritables destructeurs sont des isolés. Dès que l’on se réunit, on bâtit. Il était donc impossible que le mouvement dada restât destructeur. »

Mai 1929 : « Je voudrais réaliser en moi une espèce de solitude. IL ne s’agit pas évidemment de solitude matérielle ; je n’ai aucune envie de jouer au penseur ou à l’ascète. Simplement je voudrais, tout en continuant à voir ceux que j’ai l’habitude de voir, et même en en voyant d’autres, arriver à ne plus attacher une telle importance à cela, de manière à ne plus être à la merci d’un rendez-vous, ni ne pas savoir quoi faire de moi quand il se trouve qu’un jour je ne dois voir aucun ami. »

Dans son Journal, dont Leiris n’admit la publication qu’à titre posthume, les notations sont généralement courtes, et même dénuées d’émotion (à la mort de son épouse Zette, ou d’André Masson par exemple), la vérité des troubles et souffrances intimes s’élaborant ailleurs, dans l’œuvre littéraire, à travers l’approfondissement et la reprise de motifs mythologiques et picturaux les déplaçant, les rejouant, les réinventant.

Michel Leiris, qui mourut en 1989 chez lui, dans sa maison de campagne, à Saint-Hilaire, dans l’Essonne – il vivait le plus souvent à Paris, dans son grand appartement du quai des Grands-Augustins -, est très tôt hanté par la vision de sa disparition.

Ainsi, en mai 1929 : « Relisant ce cahier, j’observe combien, d’année en année, les notes se raréfient [il en écrira encore, et des centaines de pages sur des cahiers d’écolier, pendant soixante ans…]. N’est-ce pas un indice, moins de paresse croissante, que de ralentissement, de cristallisation proche, – enfin de vieillissement ? »

L’entreprise leirissienne eut-elle d’autre précédent que Les Confessions, de Jean-Jacques Rousseau ? « Je voudrais tomber malade à force de sincérité. Donner l’exemple unique d’un homme qui, somme toute, s’est rarement illusionné sur lui-même et a su mieux que quiconque voir clair en lui. Toutefois j’ai une peur énorme que ce soit précisément en croyant à cette sincérité que je me trompe. »

Les confidences de nature sexuelle ne sont pas rares, de même que le goût pour les prostituées : « Le langage conventionnel des prostituées est une des choses qui me touchent le plus et me paraissent refléter ce qu’il y a de plus grandiose dans la vie. Cela m’émeut autant que les rites nuptiaux de certains folklores, sans doute parce qu’il s’y trouve le même élément ancestral et primitif. »

Le Journal de ce styliste très attentif à sa vêture à la façon du dandy Brummell est par ailleurs émaillé de titres de livres possibles, vécus comme des appels à écrire, d’autant plus présents fantasmatiquement que ses forces s’étiolent : Les Carcasses de la faim, Ceci, A qui mieux mieux, D’arrache-pied, Les Bouchées doubles, Le pauvre subterfuge, Amende honorable, A tout prix, Pied de la lettre

La mort de Jouhandeau, ambigu amant aimé, en avril 1979, lui inspire cette réflexion : « Un homme qui parlait de « mal » à propos de son homosexualité, mais n’a jamais jugé bon de battre sa coulpe à propos de l’antisémitisme auquel il avait temporairement cédé. » 

Le bilan, en décembre 1937, était déjà terrible : « Palmarès de ma génération : Jacques Vaché suicide ? / Jacques Rigaut suicide / André Gaillard semi-suicide / Bianca Fraenkel mort violente, suicide ? / René Crevel suicide / Artaud folie »

Et puis, cet aveu que je comprends certains jours fort bien : « Je n’ai jamais voulu (depuis bien longtemps, en tout cas) me servir d’un rasoir ordinaire, parce que j’ai l’impression que si je m’en servais je ne pourrais pas résister au désir de me couper la gorge. »

Et ceci, témoignant de l’angoisse de l’inceste : « – une mère c’est la chienne obscène qui vous épie, qui vous hante sinistrement comme fantôme et vous rappelle – vivante image – que le sort de toute femme est de de devenir – peu à peu – décrépite ; – une mère c’est le premier être qu’on devrait haïr et, moralement, étrangler. Viendra-t-il jamais à l’esprit d’une de ces innocentes salopes de vous demander pardon pour ce crime : vous avoir enfanté ? »  

Vous reprendrez bien un peu de whisky-coca, Monsieur Leiris ?

Et que les idées dansent ! 

Michel Leiris, Journal 1922-1989, nouvelle édition revue et augmentée par Jean Jamin, direction éditoriale Aude Cirier, Quarto Gallimard, 2022, 1054 pages

https://www.gallimard.fr/Contributeurs/Michel-Leiris

Karl Marx, cité le 6 octobre 1979 : « La critique ne doit pas être une passion de la tête, mais la tête de la passion. »

12 mai 1981, cette victoire : « Depuis dimanche soir, une satisfaction : ne plus avoir à me dire que ce sera sous le règne d’un Giscard d’Estaing que je mourrai. »

Le 8 septembre 1982 : « N’en pouvant mais, essayer au moins de me faire cadavre exquis. »

Le 9 août 1989 : « Solitude vertigineuse : peut-être parce qu’être seul c’est être un stylite et avoir [peur] de tomber du haut de la colonne. »

https://www.leslibraires.fr/livre/16699409-journal-1922-1989-1922-1989–michel-leiris-gallimard?affiliate=intervalle

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