Monostiches à broder et autres écrits, par Michèle Cohen, rédactrice

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« Et si l’écrivain était celui qui ne sait pas écrire ? »

Relatant diverses situations d’écriture mettant en jeu des productions textuelles très différentes, La Rédactrice de Michèle Cohen est un éloge de l’écrit sous toutes ses formes.

Qu’il s’agisse de messages administratifs ou de missives d’amour, de témoignages juridiques ou de lettres de réclamation, cet ouvrage porté par une voix en ventriloquant quantité d’autres explore aussi, dans une forte dimension autobiographique, la dimension d’exil d’une autrice aux multiples talents issue d’une famille juive tunisienne.

« Pour autant ce n’était pas un malheur d’être pauvre. La pauvreté nous était superficielle. Elle ne nous définissait pas. Nous étions riches d’espoirs, riches de malheurs, riches d’être ensemble. »

La Rédactrice enthousiasme par la variété de ses registres, son habileté discursive, sa mobilité, et l’on comprend aisément que la dédicace soit adressée au poète Claude Royet-Journoud.

Dis-moi comment tu écris, je te dirai – peut-être – qui tu es.

Extrait de l’incipit, programmatique de ce qui se donnera à lire ensuite – comme en chaque début de chapitre : « Comment j’écrivais. Comment Dominique Bassano écrivait. Comment ma grand-mère paternelle écrivait. Comment Gustave Flaubert écrivait. Combien ce qui est écrit est important. Comment Lydia Davis écrit. Comment j’essaie de l’imiter. Comment il faut commencer par s’asseoir. Comment Shirley Goldfarb écrivait assise au café. Comment même Catherine Deneuve veut écrire. Comment on écrit en addition des signes. Comment Spinoza écrivait. Comment parfois un mot brille. Comment il est nécessaire d’avoir des papiers. Comment j’ai écrit des lettres de refus. Comment j’ai écrit pour Raymond Barre [que les plus jeunes se renseignent]. Comment écrire peut vous exposer à des sanctions judiciaires. Comment j’ai écrit des lettres d’amour pour mes cousines. Comment je n’arrive pas à la cheville de Lydia Davis. »

On peut penser au soupçon de Platon envers l’écriture dans son fameux Phèdre – rapportant le mythe de son invention par le dieu égyptien Theuth -, mais aussi baisser la garde en prenant simplement plaisir à la polyphonie d’un livre intelligemment construit.

Comment a-t-on jugé notre écriture à l’école, et la façon de tenir notre stylo ?

Comment écrit-on en judéo-arabe lorsque l’on a presque tout oublié ?

Comment Flaubert raturait-il ses brouillons ?

Dans ses Carnets de Montparnasse, 1971-1980, l’écrivain et peintre américaine installée à Paris Shirley Goldfarb écrit : « Le soleil chauffe mes cuisses, mes seins, mon con – quel effet sexy ça me fait. »

On peut prendre des cours de creative writing, écrire pour de moins chanceux que soi des demandes de papiers

Michèle Cohen, qui a contribué grandement à l’entrée du mot « bouloche » dans le Petit Robert de 1995, célèbre ses parents, maîtres et maîtresses, Madame Genette, professeure en hypokhâgne et épouse du célèbre théoricien, Alain Trutat, homme de culture et de radio, le créateur sonore Yann Paranthoën, sa grand-mère parlant en arabe, sa mère venue en France pour y être assistante sociale, la cousine rassembleuse, les tantes conversant en oiseaux, Lydia Davis la Beckettienne, le philosophe Emmanuel Levinas, le poète Christopher Middleton.

« Par quelle étourderie ai-je pu choisir d’écrire sur l’écriture, sans penser une seconde à Blanchot, à Kafka, à Roger Laporte ? »

Il y a quelquefois du lettrisme d’Isidore Isou et de la fantaisie à la Robert Filliou dans son texte qui virevolte entre les genres.        

« Mon cher ami Bernard Fayles se vantait parfois d’avoir écrit « Il ne colle jamais », la phrase que l’on peut lire sur les paquets de riz Uncle Ben’s. C’est sans doute, disait-il, l’une des phrases les plus lues de la langue française, et personne ne saura jamais que c’est moi qui l’ait écrite. »

Le travail dans une agence de publicité fut ainsi pour l’autrice une excellente école. Sa page 133 est ainsi une leçon de poétique à enseigner dans les universités : « Je sais maintenant quand un texte est beau, quand il est costaud, quand il est virtuose, quand il est puissant, quand il est pâteux, ou superficiel, ou peu sincère, quand il est mauvais. / Je sais qu’il vaut mieux écrire sec. Raccourcir, couper. / Aller droit à l’essentiel. »

Et cætera.  

Ce livre-dispositif aurait pu être évidemment publié par P.O.L, mais ce sont les éditions du Panseur qui l’ont heureusement inscrit à leur catalogue.  

Et finir pour ne pas finir avec un monostiche (poème d’un seul vers) d’Anne-Marie Albiach : « Elle ignorait qu’elle ne connaîtrait plus jamais cela. » (Une barque brûle sur les remblais du port)

Michèle Cohen, La Rédactrice, Les éditions du Panseur, 2023, 260 pages

https://www.lepanseur.com/products/13-la-redactrice

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