Louise Bourgeois, aux portes de l’aube, par Jean-François Jaussaud, photographe, et Marie-Laure Bernadac, historienne de l’art

©Jean-François Jaussaud

« Tout mon travail des cinquante dernières années, tous mes sujets, trouvent leur source dans mon enfance. Mon enfance n’a jamais perdu sa magie, elle n’a jamais perdu son mystère, et n’a jamais perdu son drame… » (Louise Bourgeois)

Lorsque Marie-Maure Bernadac, auteure de Louise Bourgeois : Femme- couteau (Flammarion, 2019), et Jean-François Jaussaud, auteur de Louise Bourgeois Femme Maison (Albin Michel, 2019), se rencontrent, cela donne Une femme qui fuit.

Laissons La femme qui pleure à la légende désormais douloureuse (Dora Maar en 1937 par Pablo Picasso), allons vers la femme libre, portant en souriant phallus sous le bras comme on revient, baguette à la main, de chez le boulanger (photographie de Robert Mapplethorpe), jeune vieille dame indigne ayant vécu une grande partie de son existence (1911-2010) entre sa maison de Chelsea (New York) et son atelier de Brooklyn.

Photographiée à plus de quatre-vingt-dix ans par Jean-François Jaussaud, fermant les yeux, le visage posé dans les mains, l’Indienne Louise Bourgeois est saisie dans un moment de vulnérabilité, fragile et pourtant toujours puissante, souveraine.  

Le temps passe, le temps épuise, le grand âge rappelle l’enfant en nous, on s’absente dans une présence supérieure.

©Jean-François Jaussaud

Publié dans la collection Pour dire une photographie (Serge Airoldi) aux éditions Les petites allées, Une femme qui fuit est un livre émouvant, une esquisse, une coupe (de fruits).

 « Cette photo en noir et blanc, ainsi que son double en négatif, écrit l’ex-conservatrice du Musée Picasso Paris, me bouleverse, car j’ai vu en vingt ans Louise Bourgeois vieillir doucement mais inexorablement. La voir ainsi si petite, vulnérable, tout en connaissant sa force et sa résistance, m’émeut particulièrement. Ses cheveux qu’elle avait longtemps gardés très longs sont désormais courts, elle est vêtue d’une sorte de tunique en tissu très doux ; sur la table on discerne une lampe qui éclaire la scène, ainsi qu’un réveil électronique. Quand elle recevait des visiteurs, elle s’habillait, se maquillait, se préparait, toujours coquette ou désirant plaire, séduire ses interlocuteurs ou leur faire peur. »

Depuis sa reconnaissance internationale en 1982, à l’occasion d’une rétrospective au musée d’Art moderne de New York, Louise Bourgeois est devenue une icône.

Femme-audace, Femme-en-avant, Femme-mystère.

Tuer le père, l’enrober dans des toiles d’araignées, le digérer.

Entrer dans la maison des fantasmes morbides, s’y frayer un chemin, chantonner.

Nouer et dénouer, tisser et détisser, jouer avec des poupées.

« C’est dans les dernières années que Louise Bourgeois revient sur la mort de sa mère, sur l’abandon, et sur l’identification au nourrisson, qui se nourrit au sein maternel et n’aspire qu’à retourner dans le ventre de la Mère : « Petite maman ne me quitte pas ne m’abandonne pas j’ai besoin de toi j’peux rien faire sans toi » écrit-elle, et aussi : « Je ne suis pas une mère, je suis un bébé », affirmant ainsi le retournement qui s’opère souvent à l’approche de la mort. »

Yeux fermés, Louise Bourgeois voit.

Marie Laure Bernadac, Pour dire une photographie (collection dirigée par Serge Airoldi) de Jean-François Jaussaud, Une femme qui fuit, Les petites allées, 2023, 32 pages

https://www.lespetitesallees.fr/les-petites-allees/tous-les-livres/une-femme-qui-fuit/

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  1. Avatar de Jean-Francois Jaussaud Jean-Francois Jaussaud dit :

    Merci pour ce bel article !
    Jean-Francois Jaussaud

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