
©Jean-Christian Bourcart
« Je commence à toucher le mollet de Marina. Deux minutes passent et nous nous enlaçons dans un placard. »
Pourquoi écrit-on sur soi ?
Pour se récapituler, pour se comprendre, pour se réinventer, pour se transmettre, pour se relancer.
Pour continuer à naître.
En s’habillant de mots, le photographe Jean-Christian Bourcart se met à nu.
Naître sans cesse est un livre formidable de vérité, témoignant de la quête d’une vie : ne pas craindre de s’abandonner, traverser sa propre vilenie, aller plus loin que l’ego et la pensée de calcul.
Il y a ainsi de la gratuité, de l’innocence au-delà des confessions, de la folie raisonnée et une formidable foi dans les pouvoirs de l’écriture dans cet ouvrage d’opération à cœur et sexe ouverts.
Si Jean-Christian Bourcart nous fait part de sa vie, conduite par le désir d’art/d’expression, le besoin de consolation, le goût des expériences bousculant la bienséance et les addictions diverses (drogues et pornographie), ce n’est pas seulement par désir d’exhibition ou d’expiation, mais parce que la littérature est fondamentalement liée au mal.
Elle le contemple, le diagnostique, et, si le bras ne tremble pas, le dilue en le métamorphosant en gouttes de mots et flux de phrases révélant une morale supérieure.
Naître sans cesse prend la forme d’un diary écrit allegro vivace – des années soixante du siècle de la mort industrielle à aujourd’hui -, quelquefois à la façon de l’amie Nan Goldin et de sa Ballade de la dépendance sexuelle.

©Jean-Christian Bourcart
On y trouvera quantité de scènes, anecdotes et réflexions sur la vie d’un photographe ayant connu les plus grandes reconnaissances (Prix Nadar, Prix Niepce, Prix du Jeu de Paume, World Press Award), mais l’important est moins là que la recherche fondamentale menée du côté des grands mystères : qui suis-je vraiment ? quelle est ma véritable identité ? pourquoi suis-je incarné dans ce corps-ci et ce monde-ci ? quelle est ma mission ? quand serai-je enfin délivré de moi-même ?
« Je suis comme l’incendie qui naît de ce qu’il brûle. »
Naître sans cesse peut se lire comme un roman d’aventures, aussi intenses qu’extravagantes, mais c’est d’abord une formidable étude concernant les déterminismes et la liberté.
Voici l’odyssée d’une vie, désolée et brillante, brillante et désolée, entre peur de la solitude et Eros primordial permettant d’accomplir les actes les plus grandioses et impertinents.
On appelle cela une œuvre, qui n’est pas grand-chose si la vie n’est pas essentiellement perçue et relatée intimement dans sa dimension de lumière.
Un père pasteur issue d’une famille prestigieuse (liens avec l’helléniste ami de Nietzsche Jacob Burckhardt), un couple qui se sépare, une belle-mère nounou au comportement trouble, les jeux de l’enfance, l’exil intérieur, le refuge dans l’imaginaire, les premiers joints, les saouleries, l’électricité sexuelle et la perception intrinsèquement magique de la vie.
Les premières images – son frère et un copain faisant l’amour avec une fille ramenée à la maison -, le travail comme photographe de mariage, une école de photo à Toulouse, le compagnonnage avec le journal Libération et cette sensation très truffaldienne : la vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas.
Pour tenir un peu l’ensemble, il faut une forme, une preuve par l’acte artistique (une photo, un livre) qu’il y a malgré tout de la cohérence, une union amoureuse (Marina, Nina, Isabelle), un enfant génial (Elio), un lieu – un appartement, une maison, une plage spéciale.
Vie-mort-sexe-dépression-vie-libération.

©Jean-Christian Bourcart
Naître sans cesse est certes un livre de souvenirs et d’autoanalyse, mais c’est essentiellement un champ magnétique.
Le Mexique et le pays Tarahumara qu’avait connu avant lui Antonin Artaud, la Birmanie, les femmes désirées, la rencontre de Robert Frank, la mort d’un jeune torero (Georges Bataille est encore là), le mur de Berlin (raté), les bordels de Francfort (dangereux, mais réussis), le Brésil, la légion d’honneur de Robert Doisneau décernée par ce diable de Mitterrand (8 avril 1983), Sarajevo en guerre, la Turquie, Haïti, Madagascar, le Japon, la Chine, l’Afrique (Togo, Bénin), les Etats-Unis parcourus en tous sens (Camden et les pauvres), l’installation à New York, l’effondrement des Twin Towers, l’arrivée à Arles (près d’un prunier), et la conviction par l’apprentissage de la méditation (dans des centres dédiés, notamment dans le Colorado et en Inde auprès de divers maîtres) que la vie est bien plus grande que la vie, et qu’il s’agit de traverser les apparences (les images trompeuses, la fourberie de l’IA), ainsi que la matière de son propre corps – par les rites tantriques, les visions, les rêves initiatiques.

©Jean-Christian Bourcart
L’instant comme bien précieux.
Le désir comme origine de la souffrance.
Le protestantisme comme bénédiction/malédiction (ne pas réussir, c’est déchoir).
Les attachements comme prison émotionnelle.
La compassion comme façon de briser la vitre qui nous sépare des autres et du monde.
« Pourquoi s’interroge le photographe, être attiré par les low-life ? Est-ce du pur voyeurisme, une fascination pour le dégoût, ou parce qu’ils sont moins protégés, plus accessibles, plu vulnérables ? Suis-je comme le héros de James Joyce qui apprécie l’odeur surannée de l’urine dans son plat de foie ? Dégradation… Pauvre, fou, difforme. Qu’est-ce que je reconnais en eux de moi ? Qu’est-ce que je partage avec eux qui m’attire et me révulse ? Je commence à haïr cette position de voyeur, ce désir morbide de fixer l’autre, cet appel du bas. Préférer les images aux gens, aimer leur apparente générosité, disponibilité patiente et oublier qu’elles sont pleines de mort. »
Quelques pages plus loin : « Ce qui me semble de plus en plus clair, c’est la nature binaire de ma personnalité. D’un côté l’enfant capricieux, mesquin, fourbe, qui ramasse des mégots de cigarettes dans la rue, qui se défonce dès qu’il peut, qui mange jusqu’à ce que son estomac fasse mal, qui se masturbe compulsivement, qui rêve de la mort de ses parents pour récupérer leur pognon, qui a besoin de penser à d’autres femmes pour pouvoir faire l’amour avec celle qui est dans son lit, qui toujours calcule son intérêt dans chacun de ses actes et interactions avec les autres, un ogre d’égoïsme qui ne rêve que de reconnaissance, et dont le désir compulsif et autoritaire est le maître absolu, de l’autre côté, le méditant, le sage, le spirituel, le drôle, le charmant, le père attentionné, le mari fidèle, l’enseignant à l’écoute. Tout est là, déjà. »

©Jean-Christian Bourcart
Avant de prendre une dose de Pentobarbital de sodium (si vous tapez ce terme sur Google, vous tombez sur le site de SOS Amitié), nous aurons encore été surpris, foudroyés par l’amour, la joie ou la maladie.
Une femme/un homme vient chevaucher notre destinée, et tout est sauvé, avant que nous ne perdions tout, mais mieux encore.
« A Paris, j’ai failli me prendre un bus de plein fouet. Ça c’est joué à très peu. Un couloir de bus nouvellement créé. Je regarde dans l’autre direction. Alors que je m’avance, une main ferme sur mon avant-bras me retient, et je sens le bus qui me frôle et s’arrête plus loin. je crois que j’ai traumatisé le conducteur. Mais depuis j’ai l’impression que vivre c’est du rab. »
Naître sans cesse est un manuel de guérilla spirituel rappelant à la fois l’impermanence et la faveur, qui dit mieux ?

Jean-Christian Bourcart, Naître sans cesse, L’écailler, 2024, 248 pages
https://editions-lecailler.com/nouveautes

©Jean-Christian Bourcart

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