Au lac, par Antoine Picard, photographe

©Antoine Picard

« Des cormorans se perchent sur les cyprès qui sortent de la surface. La lave en se figeant ressemble à des vaguelettes. Une écrevisse marche hors de l’eau. Partout, l’inversion du milieu. » (Antoine Picard)

Cet ouvrage hybride, graphiquement très beau, au format de livre de poche, est à la fois une enquête scientifique – création du barrage fermant la vallée du Salagou, dans l’Hérault, noyant 700 hectares de terre, expropriant des paysans -, un récit que l’on pourrait considérer comme écrit aux marges de la fiction, et une geste photographique d’essence documentaire.

Il faut cette multiplicité d’approches pour tenter d’aller vers la vérité d’un espace ayant bouleversé durablement vies humaines et paysages.

La couverture du Lac, d’Antoine Picard, fait songer aux motifs des tissus imprimés qu’on appelle au siècle des Lumières des indiennes.

De fait, sommes-nous là où nous croyons être ?

©Antoine Picard

L’effacement d’un territoire – situé près de Montpellier – par les eaux ne conduit-il pas aux vertiges de l’imaginaire ?  

Antoine Picard rassemble des archives, des photographies vernaculaires, des images documentant la construction du barrage.

Un petit garçon traverse tout cela, probablement un futur photographe.

Des villages sont vidés de leurs habitants, que finalement les eaux n’auront pas engloutis, il reste çà et là des ruines protégées par des grillages.

Un hameau se remet à vivre, trois familles se sont installées.

Comme dans Louisiana Story, de Flaherty, la beauté côtoie le mal, ou la douleur de la perte.

« L’enfant navigue en canoë autour des cimes qui dépassent du lac, écrit superbement Antoine Picard. Il observe les branches, conservées comme des pierres érodées. Son regard descend le long du tronc qui disparaît en dégradé dans les fonds sombres. Il imagine son ancrage dans la terre plusieurs dizaines de mètres plus bas. Il imagine ce pays avant le lac, lorsque les habitants vivaient en-dessous. Si l’un d’eux regardait la cime de l’arbre, il verrait l’embarcation de l’enfant flotter dans le ciel. »  

©Antoine Picard

L’auteur du livre Le Plateau (avec Marie-Hélène Lafon, Créaphis, 2020) regarde en géographe les rives du lac, les routes immergées, les alevins, les broussailles envahissant les maisons abandonnées, des carrières, un maraîcher enturbanné, des poiriers greffés, des cairns dérisoires, un enfant se baignant entouré d’une grosse bouée façon pneu de camion.

Des faits sont rappelés (manifestations…), des témoins sont interrogés, des conseils scientifiques mentionnés : « Toutes les retenues d’eau de grande ampleur devraient être désemplies tous les dix ans pour observer si le barrage a bougé ou s’il se fissure. Mais le lac n’a jamais été asséché de peur de ne pouvoir le remplir de nouveau. »

On apprend beaucoup en lisant Le Lac, dont l’ambition est aussi de constituer une mémoire pour tous.

On bâtit un projet, on vend des terrains, un homme parle à son oiseau, Mauricette, née en 1927 en Algérie – harkis et pieds-noirs sont nombreux ici -, est interrogée, aussi Michel qui entretient comme il peut les lieux malmenés, le pêcheur Jean.

« Bastien ramasse une carcasse de tambour de machine à laver. Prise dans un embâcle, elle a été charriée par la crue. Les braconniers l’utilisent comme piège à écrevisses. Ils attirent l’animal en mettant des morceaux de viande à l’intérieur. »

Ensablement, envasement, terres rouges, inquiétudes.

« Le lagarosiphon élevé, herbe aquatique provenant d’Afrique du Sud, envahit les berges du lac. Utilisé comme plante décorative sous-marine, il aurait été importé accidentellement par le visage dans le lac d’aquarium d’un particulier paresseux. »

©Antoine Picard

Combien coûte une maison avec vue sur le lac ?

Photographiant des vestiges immergés – des murets, un perron, un lampadaire, un panneau indicateur -, Antoine Picard donne à son enquête une allure de conte fantastique désolant.

« Dans les années 1980, le lac accueillait des touristes en masse. C’est l’interdiction des bateaux à moteur et du ski nautique qui a fait chuter la fréquentation. Patrice Martin venait s’y entraîner, c’est dire la renommée du lieu. »

Vignes arrachées, indemnisations inégalitaires, sentiment d’injustice.

Tout se poursuit pourtant, on n’est pas si mal près du lac.

« Christophe s’échine à travailler tous les jours, seul. Il est l’un des futurs nouveaux habitants du village. Il restaure la bâtisse dans laquelle habitaient Etienne et sa famille avant la montée des eaux. Ce matin, avec ses fils, il démolit le mur en brique du premier étage qui menace de s’écrouler. Il utilise le marteau-piqueur tandis qu’un de ses fils frappe avec une massette. Le mur tagué, pourtant déjà détruit sur sa hauteur depuis longtemps, résiste. »

©Antoine Picard

Fruit d’un travail d’enquête au long cours remarquable, Le Lac, en ses teintes brunes, terreuses, minérales – peut-être davantage qu’aquatiques – se lit comme le récit d’un remaniement écologique proposant, sans jugement arrêté, une réflexion sur le devenir de nos lieux de vie et de nos environnements naturels à l’heure de la disparition des espèces.

Pincez-moi, je rêve, une écrevisse de Louisiane vient de passer au fond du salon.  

Antoine Picard, Le Lac, réalisation Aude Garnier, sous la direction de Claire Reverchon, Pierre Gaudin, Aude Garnier et Elvire Colin-Madan, Créaphis Editions, 2024, 232 pages

https://www.a-picard.fr/Le-lac-1

https://www.editions-creaphis.com/fr/catalogue/index/author/1304/antoine-picard

Exposition à Octon (Hérault), du 11 octobre au 17 novembre 2024

©Antoine Picard

https://www.herault-tourisme.com/fr/fiche/fetes-et-manifestations/le-lac-octon_TFOFMALAR034V52KVP4/

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