
« L’Egypte, c’est le pays que je préfère. Il y a des yeux partout dans l’art égyptien. C’est vrai aussi de l’art hindou. Et, d’ailleurs, c’est vrai de toute l’histoire de l’art. Mais, moi, j’aime l’Egypte, pas seulement pour l’histoire de l’œil, aussi pour cette lumière particulière. »
Nous ne le savions peut-être plus, mais notre enfance, où passa régulièrement un personnage énigmatique portant imperméable et chapeau feutre, fut Folon.
Jean-Michel Folon (1934-2005), c’est plus de six cents affiches – pour le cinéma, des festivals, des spectacles, des couvertures de livres -, des dessins espiègles et mystérieux, une grande maîtrise des effets de couleurs (monochromes intenses, dégradés lumineux), un art graphique immédiatement reconnaissable : la transmission d’une information essentielle doublée d’une interrogation mettant le spectateur au travail en le faisant généralement sourire.
Un talent exceptionnel, et protéiforme, déployé aussi bien en peinture, qu’en gravure, en sculpture (il est ami avec César), en photographie, en tapisserie, en décors de théâtre ou d’opéra, en illustrations pour des écrivains majeurs (Prévert, Vian, Borges…), en dessins de timbres-poste (dans le monde entier), ou dans la réalisation de vitraux de chapelles.
Avec un florilège de cent soixante affiches, Folon entre de nouveau pour notre plus grande joie, après Humour blanc (préface de Frédéric Pajak) et Photos graphiques (préface de Philippe Garnier), dans la collection Les Cahiers Dessinés.
Ayant travaillé pour la publicité (Olivetti, Larousse) ou de grands magazines américains (Horizon, Esquire, The New Yorker, Fortune, Time), l’artiste d’origine belge a su avec beaucoup de brio associer commandes de diverses natures, convictions personnelles (défense des droits humains fondamentaux, conscience écologique) et art pour tous.
Sa douceur, son humour, son univers onirique manquent dans un monde devenu si plat, si bête, si inculte et cynique.
Raymond Savignac ? André François ? Saul Steinberg ? Milton Glaser ?
Il y a de l’absurde chez lui, et une forme de distance métaphysique restant éminemment fraternelle.
Pour le présenter, Alain Weill, directeur du musée de l’Affiche à Paris, de 1978 à 1983, emploie le beau mot d’imagier, plus ample et ancien qu’affichiste, et moins poster.
« Une de ses trouvailles les plus originales, précise-t-il, et dont il fait très souvent usage, est une tête stylisée, décalottée, dont il remplit l’intérieur selon son sujet : pour le courtier Pierre d’Alby, ce seront de petits Folons ; pour L’Ecole des Loisirs, on y trouve un enfant ; pour l’Audiovisuel en 1981, en sortent des disques multicolores ; pour le congrès de médecine nucléaire en 1982, s’en échappent des cercles concentriques. »
Nombre d’affiches de Folon sont produites pour annoncer ses propres expositions, à la Galerie de France, au Musée des Arts décoratifs, à la galerie Marquet, à Paris, Tokyo, Bordeaux, Milan, Bruxelles, Spoleto, Liège, Lausanne…
Le motif du funambule revient souvent, comme celui du sphinx, ou des arborescences.
Comment être quelqu’un dans un monde s’uniformisant ?
La fantaisie n’est-elle pas la politesse de l’esprit ?
Comment garder la tête en liberté ?
On songe parfois à Alechinsky, c’est une bonne référence.
Il y a l’homme unidimensionnel (Herbert Marcuse), et il y a l’art du dégagement par l’imaginaire.
Il y a l’usinage des consciences, le biopouvoir, l’asphyxie, le rendement, et il y a le retournement du regard valant émancipation.
Il y a les marionnettes, la manipulation, le formatage, et il y a la sortie du labyrinthe.

Les affiches de Jean-Michel Folon sont muettes, mais il faut les entendre tonner, sonner, remuer.
Ce sont des partitions musicales colorées et fantasques, des feuilles légères portées par le vent.
Dans un entretien datant de septembre 1983 avec Paul Augé, l’artiste répond à une question sur son supposé mysticisme : « Parfois, il y a une grande bouche, un grand œil, une grande main… C’est vrai qu’il y a une présence d’une chose immense qui nous échappe. Mais la récurrence de l’œil dans mes dessins vient aussi du fait que je suis un visuel. Je ne vais pas faire un hit-parade de nos sens, mais pour moi, c’est tellement inouï de pouvoir voir, regarder. C’est une telle chance ! »
Concevoir des images comme on tisse des liens, avec le regardeur, avec l’invisible, telle était l’ambition majeure de Monsieur Folon, pas très loin au paradis de Jacques Tati.

Jean-Michel Folon, Les Affiches, textes d’Alain Weill et Karl Scheerlinck, entretien de Jean-Michel Folon avec Paul Augé, Les Cahiers Dessinés, 2020, 192 pages
