
La Descente de Croix, vers 1435, Roger van der Weyden
« Quand il n’y a plus de sacrifice, il n’y a plus de société parce qu’il n’y a plus que du sacrifice. » (François Meyronnis & Sandrick Le Maguer)
Ligne de risque n’a jamais séparé la littérature de la mystique, dans une conscience permanente de la dimension intérieure de la parole – ce point, sacré, où la société n’a pas de prise.
Avec son dernier numéro (n°5, nouvelle série), cette revue rare s’avance davantage encore dans le domaine de la théologie, ce qui est passionnant.
Il est ici question de la notion de sacrifice, de la nature du Christ, et de ce grand initié que fut Dante – entretien avec Emmanuel Godo, auteur de Ton âme est un chemin (Artège, 2024).
Le génial auteur de La Divine Comédie nous apprend à traverser notre mort de notre vivant.
Il faut pour cela de l’aide, surtout féminine (Marie, Lucie de Syracuse, Béatrice), du courage (regarder en face le mal en nous et l’ensemble de nos vices), un sens de la navigation dans la profondeur du non-savoir.
Emmanuel Godo : « La damnation, c’est le fait d’être coupé de la lumière de Dieu, c’est-à-dire de l’amour absolu. (…) Dante nous rappelle que c’est l’enjeu de toute vie humaine authentiquement vécue : nous rendre inaccessibles à l’Enfer qui nous guette au fond de nous-même. »
La Société nous condamne à l’exil en salissant la parole, seule la poésie, c’est-à-dire la palpitation intime du Verbe en chaque chose et être, peut nous permettre de sauver notre âme.
Dépouillement, ascèse, charité absolue, adéquation parfaite entre les phrases et les actes.
Emmanuel Godo : « Le poète lui-même se rend compte qu’il a aimé Béatrice d’abord pour de mauvaises raisons : il s’est laissé guider par ses sens, par son désir, par la beauté corporelle de Béatrice. Il lui a fallu du temps pour comprendre que c’est la sagesse de Béatrice qui était désirable. Et encore plus de temps pour s’apercevoir que c’est la foi de Béatrice qui était agissante dans cette sagesse. Et encore plus de temps pour se rendre compte que c’est l’amour de Dieu lui-même qui est le seul objet du désir. La poésie est le seul art, avec la musique, capable de remonter ainsi à la source divine des actions humaines. »
Oui, la lumière existe : s’en détourner est le péché.
En lecteur ardent de Joseph de Maistre et de Roberto Calasso, François Meyronnis s’interroge sur l’omniprésence du profane comme ravage, les Lumières ayant opéré ce moment de bascule et d’inversion aboutissant au couteau honteux tranchant la tête du roi.
Nous sommes désormais victimes d’un sacrifice sans nom, que l’on peut appeler l’humanisme (sens heideggerien), le transhumanisme, ou l’époque cybernétique du monde.
N’existe plus que la chute et la transformation du vivant en déchet.
N’est-ce pas cela la condamnation suprême ?
Que faire ? Accepter d’être sacrifié, pour être sauvé à l’instant où le sang s’apprête à jaillir, en reconnaissant la puissance d’une préséance, ici, à chaque seconde, dans l’espace créé par la prière, ou là-bas, dans le Temple de Jérusalem.
Faisant l’épreuve de la plus extrême des solitudes, Jésus, fils du Père, fut crucifié pour le rachat de tous les humains, chacun portant en lui, au fond, le véritable temple.
Chasser en soi les marchands cupides, c’est vaincre spirituellement l’esprit de calcul – contre la charité, la gratuité, la miséricorde.
« Dans l’exil où nous vivons, avance François Meyronnis, la grâce est occultée. »
Reprenant le concept paulinien de kénose (retrait de Dieu, évidement manifestant, en creux, sa Présence) à travers la pensée du cardinal Hans Urs von Balthasar, l’auteur du très beau Le Messie (Exils éditeur, 2021) poursuit : « Loin d’être une substance, « Dieu », selon lui, est un don. Le don ininterrompu du Père vers le Fils et du Fils vers le Père, qui d’un côté comme de l’autre est un pur acte de se donner. Cet acte n’a rien à faire avec une quelconque identité ; il s’appuie sur le seul mouvement du don, et ne se laisse jamais renfermer dans des limites ni définir d’aucune manière. Du Père au Fils, il y a épanchement réciproque : le Père ne cesse de s’annuler en engendrant et le Fils de combler ce vide en s’annulant à son tour. Quant à l’Esprit, il est précisément cette circulation d’amour qui s’épanche de l’Engendreur à l’Engendré, et réciproquement. »
Cet amour agissant que Dante rappelle à la toute fin de Paradis.
Nous vivons généralement tels des somnambules : il faut aller jusqu’à la déposition de soi – abandon ultime – pour se réveiller d’un long sommeil.
Intelligence de l’Esprit, la prière de tout l’être étant manifestation du divin : Et dis seulement une parole, et je serai guéri.
François Meyronnis l’exprime sans ambages : « La modernité s’avère d’abord un soulèvement contre la croix – et contre ce juif qui depuis deux mille ans nous attire vers elle. (…) devant quoi fuiraient les modernes, sinon devant ce qu’il y a d’anéantissant et de profondément déracinant dans le malheur ? Hypothèse : et si c’était justement en cherchant à se soustraire à toute force au malheur, et avec lui au sacrifice, qu’ils nous avaient précipités vers la fin ? Sauve-qui-peut nous livrant à leur insu à un sacrifice en forme totale. »
Sandrick le Maguer quant à lui questionne la double nature du Christ, Fils de Dieu et Fils de l’homme.
Ce spécialiste de la rétroversion (lecture du texte hébraïque sous le texte évangélique connu en grec) et de la kabbale (on lira dans ce texte l’identification gématrique du messie et du serpent) étudie l’apparition de l’expression rare Fils de l’homme dans les Evangiles en inversant, à la suite de Daniel Boyarin (Le Christ juif, Les éditions du Cerf, 2013), sa conception traditionnelle, pensant cette formule comme témoignage de sa nature divine.
L’analyse est précise, abordant en profondeur, à partir de la dimension ésotérique des mots du Livre saint, la question du dévoilement messianique.
On le comprend, Ligne de risque n’est pas une revue laïque.
François Meyronnis encore : « Il y a dans le temps une dimension eschatologique. Quoi qu’on fasse pour l’abaisser, le temps des hommes ne se réduit ni à sa misère limoneuse ni à l’envasement du désespoir qui en procède. La manière dont le temps du salut mord sur lui comme le feu sur le bois, on en a maintes preuves dans nos vies, pourvu qu’on soit attentif au silence dans lequel elles dissimulent leur secret. »
Mais quels nouveaux seigneurs Médicis emploieront ces deux ambassadeurs de l’Esprit ?
Machiavel lui-même fut un temps victime de mésusage.

Revue littéraire Ligne de risque, nouvelle série, numéro 5, 2025, 68 pages
https://lignederisque.free.fr/
Textes d’Emmanuel Godo, François Meyronnis, Sandrick Le Maguer, Nicolas Machiavel
Ligne de risque est éditée par Sprezzatura