
©Franck Pourcel
Il faut inlassablement relire Homère, et refaire le voyage d’Ulysse, s’égarer avec lui d’île en l’île, passer de bras de femme en bras de femme, tenter de rejoindre sa patrie, pour finalement en repartir une dernière fois, ficher une rame en terre, afin de se fixer définitivement pour arrêter la malédiction d’un dieu vengeur.
Avec Ulysse ou les constellations, Franck Pourcel livre en cent-cinquante images noir & blanc et couleurs un regard très personnel sur l’odyssée méditerranéenne du protégé d’Athéna.
Cette série réalisée au cours d’une résidence à la SNM (Société nautique de Marseille) en 2013 est aujourd’hui de nouveau montrée à Paris, chez José Nicolas, à la galerie Taylor.
C’est une chance, les tirages sont superbes, et le voyage assuré.

©Franck Pourcel
Le volume publié par Le Bec en l’air pèse 1kg, comme une embarcation solide pour traverser la haute mer.
« C’est la combinaison recherchée, écrit Gilles Mora, entre monde antique et monde contemporain qui, plus que tout autre, structure les récits photographiques de Pourcel. »
On passe de cap en cap, de territoire en territoire – treize pays – sans avoir besoin quelquefois d’autre légende que le souvenir d’un grand texte épique transmis d’abord par l’école, et réinventé en image par un photographe ayant fait du mouvement et de la mémoirela source de son désir.
En 1995 sortait en salles Le Regard d’Ulysse, de Theo Angelopoulos, œuvre majeure qui exposait la quête d’un cinéaste exilé grec à la recherche des bobines du premier film réalisé dans les Balkans, tout en montrant une Europe fragmentée, son protagoniste parvenant finalement dans la ville de Sarajevo assiégée.

©Franck Pourcel
Cette idée de fragments et de disparate structure le corpus de Franck Pourcel, dont la logique est de procéder d’une forme dérivante très stimulante pour l’esprit.
Hermès nous accompagne, on traverse la fumée d’une chicha, on est à Djerba chez les Lotophages, à Naples, à Stromboli, à Bonifacio.
Volcan, Aphrodite endormie, squelette fleuri.
Solitude, autel enluminé, écume véhémente.
Nudité envoûtante, mât qui tangue, algues qui sèchent.
Il y a dans les images de Franck Pourcel n’ayant pas peur du vide une réserve, qui est une pudeur très belle, comme une façon de ne pas tout dire, ou tout montrer.
Une attente, une suspension du sens, une écriture elliptique.

©Franck Pourcel
Sa Méditerranée est intime, extravagante, énigmatique.
On se bat en Libye, en Bosnie-Herzégovine, au Liban.
On massacre à Srebrenica – photographie glaçante de cercueils alignés dans un hangar.
On enterre ses proches en pleurant, on perd espoir, on se cogne la tête contre la statue d’Hercule à Ceuta.
Vénérer, prier, égorger.
Jeter l’ancre, pêcher, saigner.

©Franck Pourcel
Une femme est étendue sur un lit dans une chambre donnant sur le port de Salina, en Italie – Bernard Plossu spirit.
On avance dans le Sinaï, on se heurte à des fils de fer barbelés, on se rassemble Place Tahrir au Caire avec les Ultras.
Ulysse n’est pas que le nom d’un héros aux mille ruses, c’est aussi le visage à peine visible d’un homme, d’une femme, d’une ondulation.
« Je me suis imposé, confie en conclusion le photographe, de ne jamais revenir en arrière et de n’aller qu’une seule fois au même endroit, je me suis laissé porter par les aléas climatiques et les contraintes de calendrier qui pèsent sur les voyageurs, j’ai croisé ou contourné les révolutions et les guerres. Je me suis autorisé une grande marge d’improvisation, me doutant que la réalité était loin de tout ce que j’imaginais, de tout ce que j’avais pu lire. Je voulais me faire surprendre par la géographie, les physionomies, les comportements. Dans l’ensemble, une bonne étoile m’a guidé au moment de ma propre perdition, et chaque déplacement m’a réservé son lot de surprises accompagnées de la sonorité des noms de lieux, mélodies des épisodes de mes voyages. »

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Dessinant des constellations, Franck Pourcel fait d’Ulysse, par-delà l’aspect documentaire de son livre, un territoire imaginaire neuf, vivant et complexe.

Franck Pourcel, Ulysse ou les constellations, textes Gilles Mora, Franck Pourcel, édition Fabienne Pavia, Fabien Vidotto, Le Bec en l’air, 2013, 256 pages
https://www.becair.com/auteurs/franck-pourcel/
https://www.becair.com/produit/ulysse-ou-les-constellations/
Exposition éponyme à la galerie Taylor (José Nicolas), Paris, du 13 janvier au 19 février 2026