
©Anne-Lise Broyer
« Puis on remontait pour reprendre la vie telle qu’on l’avait laissée / Une nouvelle fissure au mur, et papa qui n’avait pas bougé » (Dominique Ané)
L’image de l’appareil photographique ayant appartenu au soldat Maurice Chabetey, blessé par un éclat d’obus le 9 juillet 1916, se trouve à la toute fin du livre d’Anne-Lise Broyer, Les attaches.
Son Vest Pocke Kodak est déformé, abîmé, hors d’usage, il est un témoignage de la violence des combats ayant eu lieu lors de la bataille de la Somme.
Transmis par sa famille au musée de l’Armée Invalides, où l’artiste Anne-Lise Broyer a été reçue comme résidente, il indique à la fois la fragilité de la vision, et la nécessité de l’archive.

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C’est aussi l’autoportrait d’une femme croyant, coûte que coûte, au pouvoir de l’œil.
Les attaches est un livre formidable, d’une grande richesse tant visuelle que textuelle, puisque les textes ont été confiés, outre l’avant-propos de haute qualité de Lucie Moriceau-Chastagner, aux écrivains Yannick Haenel, Colin Lemoine et Pierre Michon, ainsi qu’à l’auteur-compositeur-chanteur Dominique Ané.
Maurice, l’homme au boîtier, Colin Lemoine l’imagine, raconté par sa femme, dont les si jolis dômes du torse se prêtent à la mitraille.
« Son Kodak, confie-t-elle, me comblait sans m’exclure : c’était l’instrument vrai de sa grandeur. »
En noir & blanc et couleurs, Anne-Lise Broyer rassemble en son ouvrage pensé comme un espace de méditation, de reconnaissance, et d’émotion, des pièces éparses, à la fois historiques et contemporaines, mêlant aux photographies d’archives des images réalisées récemment, à Plougonvelin (Finistère), aux franges de l’Occident européen, comme dans toutes sortes d’autres lieux en France (Mont-Valérien, massif du Vercors, Val-de-Saône, Pointet du Hoc dans le Calvados…), mais aussi dans la cour d’Honneur de l’institution parisienne à l’occasion de cérémonies officielles, parfois douloureuses.

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On passe sans cesse des intérieurs du musée aux paysages extérieurs, les murs parlent mais aussi les lieux marqués par la force de déchaînement des conflits armés.
La diversité des objets symbolisant les temps de guerre est très grande : bureau de type Directoire attribué au maréchal Foch, trophées militaires appendus dans la cathédrale Saint-Louis, cartes postales, couronne de fleurs séchées, képi du général Henry Martin (liste non exhaustive).
Les époques se mêlent, napoléonienne, coloniale, Première Guerre mondiale, Deuxième Guerre mondiale, actuelle (guerre du Golfe).
Du mobilier, des bâtiments, des peintures, des maquettes, des statues, des textiles, des livres, des moulages faciaux, des photogrammes (Agnès Varda), des pages de journaux, des graffitis, des manuscrits, des tableaux (Courbet, Félix Genaille, Antoine-Jean Gros).

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Pierre Michon évoque une gravure représentant la bataille d’Eylau (8 février 1809), située au-dessus de son bureau, dans un texte intitulé Mes batailles : batailles littéraires (tant de textes écrits, à écrire, à fantasmer), bataille avec la langue, le langage, le verbe, bataille de son voisin paysan avec son champ, non bataille avec son ami le président banquier adepte des cultes mémoriels, bataille avec ses larmes abondantes coulant sur le miroir piqué de sa peau, et de ses pages.
Les attaches est un livre où laisser l’œil naviguer, on quitte le port (Brest, Toulon), on est embarqué, l’esprit dérive.
La guerre se rapproche quelquefois, souvent, d’un univers surréaliste (lire les lettres de Guillaume Apollinaire à Lou), qu’il s’agisse ici de la photographie d’un soldat offrant avec ses mains artificielles une fleur à une infirmière (juin 1916), d’une poupée venue de Suisse pour un enfant, ou d’une bouteille fondue par l’explosion de « Little Boy » à Hiroshima.
Une photographie de Georges Bataille sous l’uniforme, vers 1914-1918, rappelle l’attachement d’Anne-Lise Broyer envers le penseur de la souveraineté et de la part maudite.

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Les attaches que montre la photographe sont multiples, des documents mémoriels collectifs aux indices d’une mémoire personnelle vive envers les êtres et les œuvres qui l’ont constituée et la fondent encore au présent.
Les auteurs rassemblés dans ce livre ambitieux ne sont ainsi pas que des noms d’écrivains de talent, mais des amis l’accompagnant dans des aventures artistiques au long cours.
Que recherche Anne-Lise Broyer ?
La grâce, la traversée des apparences par la sensation poétique de l’existence, les points de vérité au-delà du masque social, comme une part de lumière dans une gueule cassée.

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Fils de soldat, ayant grandi au Niger et découvert la puissance d’effraction de l’art dans la bibliothèque du Prytanée national militaire de La Flèche où il fut pensionnaire (trois années), Yannick Haenel n’a eu de cesse de remplacer le matricule floqué sur son treillis d’élève (8079) par le cœur ardent de la littérature.
« La vie des militaires est fondée sur la séparation, comme celle des prêtres : dans ces lieux qui sont d’abord intérieurs – peut-être impartageables -, la société n’existe plus. Etablir un rapport absolu avec l’absolu : plus tard, je reconnaîtrai une telle folie dans l’art, dans la poésie. »
Si vis pacem, para bellum.
Traduction personnelle : si tu veux accéder à l’innocence et à la gratuité, qui sont des puissances, lâche-tout, désarrime-toi, sacrifie en toi ce que la société a voulu que tu sois, expose-toi à la mort, et traverse-la.
C’est le vrai art de la guerre.

Anne-Lise Broyer, Les attaches, textes Yannick Haenel, Colin Lemoine, Pierre Michon, Dominique Ané, sous la direction de Lucie Moriceau-Chastagner, coordination éditoriale Camille Cros, SilvanaEditoriale / Musée de l’Armée Invalides, 2025, 270 pages

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https://www.musee-armee.fr/minerve-le-musee-de-demain/residence-photographique/anne-lise-broyer.html

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https://fr.silvanaeditoriale.it/

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